Prologue: Une rencontre au Plaza de Rivière-du-Loup

 

La décision de partir s’est imposée comme une révélation. J’étais assis entre ciel et terre dans les escaliers de la cuisine de la vieille maison où j’avais passé quelques semaines au printemps.  D’un côté, par la fenêtre je voyais les bourrasques de neige propulsées par les vents puissants accélérés par la plaine glacée, puis le fleuve et au loin, les montagnes de Charlevoix. Ce vent glacial et persistant rendait cette immensité hostile, inhospitalière.  En me retournant, j’apercevais mon ami Méo s’agitant autour de la cuisinière à bois qui dégageait sa chaleur et son effluve réconfortant, mais ma tête flottait ailleurs.  L’appel de prendre la route me taraudait. Il était apparu deux semaines auparavant.

 

 

Le bar de l’Hôtel Plaza de Rivière-du-Loup était le lieu de rassemblement de la jeunesse marginale du coin.  Les Loupérivois [1] se mêlaient aux citadins expatriés et ensemble ils refaisaient le monde en buvant de grosses bières et en fumant de petits joints. J’y avais passé maintes soirées dont je ne me rappelle plus grand-chose. Mais, ce soir-là un jeune Français, Gilles, détonnait un peu dans le décor. Nous étions début octobre, la saison touristique était terminée et peu d’étrangers s’aventuraient aussi loin à l’est de Québec. Venu en  stage avec son équipe de hockey, il avait prolongé son séjour en échappée solitaire.  Nous avions longuement discuté et après le last call, je lui avais proposé l’hébergement.  Deux Gaspésiennes en route vers leur Bonaventure natale s’étaient jointes à nous.

 

À l’époque, je vivais dans une ancienne école de rang [2] réaménagée sur le Rang de la Montagne de L’Isle-Verte qui, précisons-le, est situé sur le continent face à l’île du même nom. Nous y étions restés coincés trois jours par une tempête de neige hâtive. Nous n’avions manqué de rien grâce à mes voisins, une famille de producteurs laitiers, hauts en couleur. Nous avions eu largement le temps de fraterniser dans un contexte plein de saveur locale. C’est là que Gilles m’avait invité à aller le voir chez lui, à Aix-en-Provence.

 

Il avait allumé une flamme : l’envie de partir, de voyager, de voir de nouveaux horizons et de rencontrer des gens différents. J’avais 20 ans, la vie devant moi, le feu derrière et l’insouciance de ceux qui avaient la vie facile et n’avaient jamais manqué de rien.

 

Mais j’avais un plan en tête qui chambranlait depuis quelque temps et cet appel allait lui porter le choc fatal.  C’était l’époque de la queue de la comète des années soixante, les années de la contestation, de la guerre du Vietnam, Mai 68, la période hippie. J’avais passé mon adolescence à regarder ce défilé qui ne manquait pas d’audace et de couleur, avec une envie irrésistible de m’y joindre tôt ou tard. Comme plusieurs, je rêvais de retour à la terre et j’avais choisi le métier de charpentier-menuisier pour gagner ma vie. J’avais passé quelques semaines sur la ferme de Méo, puis j’avais loué l’école de rang. Après avoir épuisé mes prestations d’assurance-chômage, je m’étais inscrit à l’école de charpenterie-menuiserie de Rivière-du-Loup afin de compléter mon apprentissage commencé sur divers chantiers au cours des années précédentes.

 

But the Times They Are A Changin, chantait Bob Dylan et c’est sur les marches de cette maison toute en bois et à ce moment précis que la révélation a traversé ma tête puis tout mon corps: ce choix n’était pas le bon, il ne me rendait pas heureux.  Je devais m’avouer que de quitter la ville, sortir de mon Notre-Dame-de-Grâce, où j’avais grandi dans un quartier plutôt bourgeois, afin de retrouver les racines rurales de mon peuple, arrivait à ses limites.  J’avais eu du plaisir à découvrir ce monde, ses gens accueillants et émouvants. Ils ont contribué à faire émerger en moi mon côté brut qui aime les rapports humains sans prétention, la nature et le vent du large.  Mais je n’avais pas envie de m’y enterrer comme les racines d’une plante qui y puisent son eau et ses nutriments.  J’avais maintenant besoin d’aller au soleil, d’étaler mes feuilles pour absorber la chlorophylle. Partir, vendre mes maigres avoirs de jeune bohémien, essentiellement une coccinelle qui battait de l’aile, pour m’envoler. Déployer les miennes, découvrir le monde et en fait, me découvrir.

 

Ma route passait par Montréal.  C’était un passage obligé : ma famille et l’aéroport s’y trouvaient.  Pendant mon court séjour, un autre vent balayait le Québec : la prise de pouvoir du Parti Québécois. Euphorie, larmes et embrassades. La ville respirait un air nouveau, mais je gardais le cap: Paris, puis Aix-en-Provence, chez Gilles. Mais avant de partir, mon caricaturiste de père me demande de venir dans son atelier. Homme peu bavard, il me demande de m’asseoir sur le fauteuil face à lui. Il agrippe son calepin de croquis, un crayon et il entreprend de dessiner mon portrait. Ça ne dure pas longtemps, mon père est un as pour rendre l’essentiel d’une personne en quelques traits. Je suis touché par sa façon on ne peut plus personnelle de me dire au revoir.  Je n’ai jamais revu ce portrait.

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