Première étape : Paris Saint-Germain-des-Prés

 

En fait, oui je venais à Paris, mais ce n’était pas pour la Tour Eiffel, le Louvre ou encore le Moulin Rouge.  Non, c’était pour Saint-Germain-des-Prés. J’avais passé mon adolescence à lire et relire l’œuvre de Boris Vian, en particulier L’Arrache-cœur objet d’une longue analyse pour un cours de religion et de morale. Mes parents s’y étaient mariés et j’y ai probablement été conçu. Aznavour, Brel, Ferrat, Brassens, Barbara ont bercé mon enfance.  


Nos héros culturels québécois, Pauline Julien, Félix Leclerc, Raymond Lévesque, Jacques Languirand, Riopelle, tous y étaient venus faire leurs classes.  S’éloigner de l’obscurantisme religieux omniprésent au Québec de l’époque pour aller s’éclairer les esprits dans la Ville Lumière était un incontournable. Au retour, la toute récente Radio-Canada où travaillait ma mère et collaborait mon père, était devenue un contre-pouvoir venu menacer le monopole des curés. Du haut de leur piedestal, ils n’ont pas vu passer le train et quelques années plus tard les églises se vidaient, tandis que les curés, les frères et les religieuses défroquaient en masse.  La pilule allait enterrer leur abstinence de façade. L’ambiance libertaire de Saint-Germain-Des-Prés débarquer à Montréal, bientôt rejointe par celle de la Californie, au plus grand plaisir des hordes d’adolescents et de jeunes adultes du baby-boom qui se sont laissés dériver sur le doux flux d’un gigantesque fleuve d’alcool, de fumées colorées et de musiques éclatées.

 

En franchissant le pont Saint-Michel, je réalise que c’est un euphémisme de penser que l’univers de Boris Vian ne donne pas une image réaliste de Saint-Germain-des-Prés ! L’urbanité est totale avec de grands boulevards à la circulation abondante et chaotique. Les véhicules, que ce soient les autos de modèles exotiques, les motos stridentes, les camions de livraison, les autobus ayant malheureusement perdu leur plate-forme arrière, tous semblent opérer exclusivement en deux modes : arrêt ou la pédale au plancher ! Avant de partir, mon père m’avait bien averti de traverser la rue entre les clous.  L’habitude des Montréalais de traverser n’importe où et en tenant pour acquis que la rue leur appartient serait suicidaire ici ! 


Je m’esquive dans les petites rues du quartier pour constater qu’il est difficile de retrouver la présence ou l’ambiance de l’âge d’or de Saint-Germain-des-Prés et de ses caves.  L’univers poétique de Vian et le terme « des-Prés » avaient créé une image dans ma tête qui n’avait aucun sens en y pensant bien.  Par contre, pour un Québécois qui a passé sa jeunesse à regarder à la télé des films français au cinéma de fin de soirée, retrouver l’ambiance des rues, des cafés et des boutiques est un grand plaisir pour les sens. C’est une émotion pure de s’immerger dans cet univers, un peu comme voir en couleur après s’être contenté du noir et blanc.


Au fur et à mesure que la journée avance, l’apprentissage des us et coutumes se fait bien. Que ce soit pour le passage des rues ou encore d’avoir ce que je désire au café sans le commentaire assassin des garçons.  Leur réputation n’est pas surfaite : ils sont les redoutables maîtres de ces espaces et on y entre en faisant preuve d’une soumission absolue. Peu à peu, je dois penser aux choses sérieuses comme me trouver un hébergement.  J’ai une adresse de Montréalais en poche, des amis d’amis pas très proches, mais j’aimerais bien que mon immersion soit totale en trouvant des autochtones prêts à m’héberger.  Pour ce faire, je pense reproduire la méthode utilisée lors de mes voyages bohémiens au Québec : trouver le bar où les marginaux du coin refont le monde et aborder la faune locale. Règle générale, ça fonctionnait bien. À défaut, l’auberge de jeunesse faisait office de plan B.


Pas évident de trouver un tel endroit ici, les bars et cafés pullulent, mais la clientèle est plutôt traditionnelle. Pas de musique.  Comme fond sonore, les appels des garçons au collègue derrière le bar : un café, un crème, un demi, un ballon de blanc, une menthe à l’eau, un Perrier, un Ricard… Et toujours la machine à boule, le flipper, qui sonne, carillonne, tintinnabule et valse au gré des coups de poing de l’utilisateur.  Le Parisien semble en avoir une passion sans fin.  Cette machine présente dans chaque café est un exutoire, un bouc émissaire, pour évacuer les flux de caféine préalablement absorbés.


En m’éloignant un peu et en me rapprochant de la Sorbonne, je tombe sur un café-bar atypique où la jeunesse étudiante papote. Au fond, trône un grand sofa circulaire au centre duquel des tables avec des boissons que l’on sirote lentement.   Je m’y installe.
J’engage la conversation et l’accueil est chaleureux. Mon accent canadien plaît. Une jeune femme entreprend de me trouver un logement avec enthousiasme, mais pas chez elle car il n’y a pas de place. Les autres non plus. Est-ce la peur de l’étranger ou encore la taille microscopique des appartements parisiens ? Toujours est-il que je dois me résoudre à utiliser mon adresse en réserve.  Il est temps de bouger, la nuit tombe et le décalage horaire commence à se faire sentir.


Je me rends à l’appartement en question, car ils n’ont pas le téléphone. Après une première randonnée en métro parisien et une longue montée d’escaliers, je suis accueilli par Johanne, une Québécoise longiligne et plutôt sèche et son copain Ramon, un Chilien d’origine, plus court et rondelet.  Il entretient bien ses rondeurs, car il est un excellent cuisinier. Au menu, une omelette espagnole aux pommes de terre et un ragoût de pois chiches aux tomates, le tout arrosé parcimonieusement de vin rouge.

 

Avant de poursuivre la description de cette scène, je dois apporter quelques précisions sur la jeunesse de cette époque.  Avec le temps, on l’imagine comme un bloc homogène de contestataires vaguement hippies profitant de leur liberté nouvellement acquise.  Dans les faits, c’était plus compliqué que ça pour moi. Il faut dire que j’ai grandi à Notre-Dame-de-Grâce, un quartier plutôt à l’aise de Montréal, sans être cossu.  À sa périphérie, des quartiers ouvriers rendaient possible une certaine mixité sociale à l’école.  Une des caractéristiques de ce quartier était la forte présence de familles dont les parents travaillaient dans le milieu culturel.   Nous étions aux avant-postes de la Révolution tranquille. 

 

À l’École secondaire Saint-Luc, le bloc d’adolescents et d’adolescentes était scindé en deux.  D’un côté, ceux que nous appelions les mods ou encore straights, étaient plutôt conformistes, étudiaient fort, se moulaient aux règles et s’habillaient de façon conventionnelle. De l’autre, ceux que l’on pourrait appeler les « poteux » ou marginaux, dont la consommation était généralisée, et qui avaient un habillement hors norme pour l’époque, mais très uniforme de l’un à l’autre : jeans, chemises à carreaux et jupes paysannes pour les filles.  Les cheveux se portaient longs.


Par la suite, au CEGEP  ce deuxième groupe s’est aussi scindé en deux.  J’ai fréquenté probablement le CEGEP le moins conformiste de la province : celui du Vieux-Montréal. Contrairement à son appellation, il était situé au cœur du Quartier latin de Montréal, sur la rue Sherbrooke.  L’essentiel des cours se donnait dans le bâtiment qui abritait autrefois un collège opéré par les frères catholiques : le Mont-Saint-Louis. Il était en semi-abandon, car derrière on creusait bruyamment dans le roc un immense gouffre afin d’y construire un campus moderne.


Avant de franchir les portes de cette respectable bâtisse, nous devions traverser un cordon de vendeurs de journaux révolutionnaires.  Les marxistes-léninistes de l’époque, comme les autres avant eux, avaient trouvé le moyen de se brouiller entre eux et chaque groupuscule avait sa feuille de chou à nous proposer. À cela, venait s’ajouter une bande de joyeux Sud-Américains venus nous sensibiliser au coup d’État qui venait d’emporter Allende, le président de gauche démocratiquement élu .  El pueblo unido, jamas sera vencido.  Leur cause était sympathique et ils avaient un certain succès que leur jalousaient les autres militants plutôt austères.

À l’intérieur, l’édifice avait gardé une certaine prestance avec ses hauts plafonds, ses antiques fenêtres à carreaux, ses planchers et ses moulures toutes en bois franc.  La patine du temps et les affiches psychédéliques de spectacles à venir donnaient un cachet original et unique à l’endroit. Après quelques mètres, apparaissait l’immense cafétéria où il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent, mais manifestement beaucoup à fumer.  Le haut plafond baissait au fur et à mesure que la journée avançait et les odeurs de tabac étaient graduellement remplacées par celles du haschisch.  La radio étudiante crachait des airs rock entrecoupés de musique andine, solidarité oblige. C’était un lieu de non-droit, mais le tout était calme et je n’y ai jamais vu un incident.


Les cours étaient à l’avenant.  Notre professeure de littérature nous a fait étudier le roman populaire en prenant pour exemple Dracula de Bram Stoker que nous avons méticuleusement disséqué. Celle de sociologie a envoyé notre groupe de garçons faire une tournée des toilettes pour femmes. Pour éviter tout quiproquo, elle a pris bien soin de nous précéder pour avertir les dames présentes.  Les filles se sont prêtées à l’expérience inverse.  Le but de cet exercice était de constater que les toilettes pour femmes et hommes dans le même édifice sont aménagées et entretenues de façon différente et de vivre de façon expérientielle la théorie de Simone de Beauvoir voulant que l’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient.  C’était assez concluant.  Notre professeur de science politique nous faisait lire et analyser « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » de Lénine.  Au cours de théâtre, un étudiant fort en gueule a pris le contrôle de la classe afin de monter une création collective qui, finalement, n’est allée nulle part.  Mais grande gueule et génie ne vont pas nécessairement de pair et le tout s’est embourbé. J’ai fait ma contre-révolution et regroupé un petit nombre d’étudiants afin de jouer un extrait de « A toi pour toujour,s ta Marie-Lou » de Michel Tremblay. 

 

Au CEGEP le groupe des marginaux se trouva à se scinder en deux.  Dans le premier bloc, les marxistes-léninistes, les ML, rêvaient de l’utopie communiste où tout le monde serait frère et sœur et partagerait la richesse créée par cette harmonie.  Mais pour y arriver, le conflit était inévitable : la guerre des classes.  Les possédants étaient les ennemis et ils étaient haïs. Leurs valets devaient être convertis ou éliminés.  La haine et l’agressivité étaient leur motivation.  La plupart venaient de milieux aisés et leur idéologie était contaminée par des conflits générationnels et de pouvoir.  Toute introversion leur était proscrite et le mouvement d’intériorisation venu d’Orient via la Californie leur donnait des haut-le-cœur.


Ce qui n’était évidemment pas le cas du deuxième groupe, les marginaux qu’on a aussi appelés les hippies.  Dans ce cas, l’idée était de créer une société égalitaire ici et maintenant dans des îlots isolés du courant dominant. Bien que sensible aux réalités des classes sociales, j’étais du deuxième groupe. Un Camus plutôt qu’un Sartre, quoi ! Mais néanmoins De Beauvoir…


Afin de convertir les masses, le premier groupe s’est petit à petit intégré dans divers syndicats, dans des organismes communautaires, des partis politiques de gauche ou encore dans des entreprises pour côtoyer des ouvriers. En fait, ils étaient présents surtout dans les sociétés d’État et les hôpitaux, et peu s’aventuraient où peinait le lumpenprolétariat , c’est-à-dire les usines textiles où l’on devait suer et s’esquinter pour gagner un maigre salaire, ou encore la construction où l’on gelait et s’éreintait, ce métier vers lequel j’allais finalement me diriger. Pas pour convertir les ouvriers, mais apprendre le métier de charpentier-menuisier pour assurer ma pitance et contribuer à la construction de l’utopie alternative. L’année suivante de mon entrée au CEGEP, je laissais la porte avant pour le gouffre à l’arrière, avec mes outils.

 

Donc, dans ce petit appartement parisien, moi qui étais du groupe des marginaux, je me suis retrouvé avec des membres du groupe des militants politiques marxistes-léninistes.  Lui, plutôt nonchalant, mais elle bien engagée, pour ne pas dire enragée. Au lieu de garder le silence sur nos différences, j’ai provoqué le débat, mais le manque de vin et la fatigue ont vite fait en sorte que ça n’ait pas trop dégénéré et j’ai eu accès au sofa où je me suis effondré.


Le lendemain matin, après un café vitement engouffré, la Johanne m’annonce qu’ils ne peuvent pas vraiment m’accueillir parce qu’ils doivent se concentrer sur leurs études et elle me refile l’adresse d’une auberge de jeunesse.  Je suis déçu certes, mais je vois aussi cela comme une opportunité de couper le cordon ombilical avec Montréal et de véritablement commencer mon immersion dans la mère patrie.  Je décide d’aller visiter le Louvre et de prendre la route le lendemain.


Au début de la visite, je me perds dans le dédale des statuts et des colonnes grecques et romaines qui me rappellent les cours d’histoire de l’art où nous devions apprendre par cœur les différents types de colonnes et leur composantes. Un mal de tête m’assaille et je décide de me concentrer sur ce que je voulais voir : La Joconde et le radeau de la Méduse.


La Joconde, est le plus célèbre tableau au monde sans que l’on ne sache exactement pourquoi. Probablement le mystère, l’émotion et l’intention de Leonard de Vinci restent un secret bien gardé.  Devant, l’émotion est étrange, le flou de l’intention contamine ma perception et je deviens trouble moi-même.  La foule qui bourdonne autour n’aide pas à s’en remettre.  


Je passe au Radeau de la méduse. Mon caricaturiste de père en avait fait une adaptation. L’originale, bien qu’un peu art pompier, est très impressionnante tant par sa taille que par l’intensité de ses personnages. Il faut dire que l’histoire n’est pas banale et qu’une telle œuvre qui ne traite pas d’un thème religieux aborde un tabou qui se perd dans la nuit des temps : doit-on se nourrir de chair humaine pour survivre ?


Puis, je me rends à l’auberge de Jeunesse. Elle est propre, fonctionnelle, mais on est à des kilomètres de l’ambiance contre-culturelle et festive de celle du Québec.  Chacun y fait sa petite affaire discrètement.  J’ai le projet de me rendre à Saint-Malo d’où est parti Jacques Cartier pour le Canada. Je dois patienter un peu avant de rejoindre Gilles à Aix-en-Provence, il n’y sera que le 1er décembre. Quand je fais part à un des résidents de mon projet de voyager en stop, il me suggère de téléphoner à une émission de radio destinée aux chauffeurs de camion : « Les Routiers sont sympas ».  Je réaliserai par la suite que c’est une émission iconique qui rejoignait 800,000 auditeurs sur RTL.


La réception de l’auberge m’autorise à donner leur numéro de téléphone si je trouve un routier prêt à me prendre. Je rejoins la réceptionniste de l’émission et lui fais ma demande. Elle me transfère à une autre personne qui me met en attente.  Elle me revient 5 minutes plus tard pour me demander de rester en ligne : je vais passer en ondes sous peu !


- Chers auditeurs, nous avons en ligne un auto-stoppeur canadien, bonsoir Monsieur Berthiaume !
-Bonsoir ! 
- Vous êtes Canadien et vous désirez vous rendre en stop à Saint-Malo en novembre sous la pluie pour y faire quoi ?
- Tout d’abord, je dois préciser que je suis Québécois et qu’effectivement je veux me rendre à Saint-Malo d’où est parti Jacques Cartier quand il a découvert le Canada.  C’est en quelque sorte un retour aux sources.
- Ah, on adore l’accent canadien ! Mais vous savez qu’il fait froid à ce moment en Bretagne ?
-Oui, mais toujours moins froid qu’au Québec, il neigeait avant mon départ.
- Ah les hivers canadiens, aller y faire de la moto de neige tout le monde en rêve !
- Effectivement, les hivers chez nous c’est magnifique, mais je préfère la raquette, ça fait moins de bruit !
- Alors chers routiers, si vous allez vers Saint-Malo de Paris, je vous invite à contacter ce sympathique Canadien… ou plutôt Québécois pour lui offrir une place dans votre véhicule.  Monsieur Berthiaume, comment pouvons-nous communiquer avec vous ? »

 

J’ai laissé le numéro de téléphone de l’auberge et il m’a souhaité de faire un beau voyage en France.  J’étais un peu sonné après avoir raccroché.  Je n’avais jamais parlé à la radio et voilà qu’à mon deuxième jour en France, je suis interviewé à une émission à grande écoute dans tout le pays.  J’ai eu tout le temps de m’en remettre : aucun appel n’a suivi. Je devrai sortir de Paris en stop le lendemain.

 

Note: si vous avez des questions ou des commentaires, communiquez avec moi, ça me fera le plus grand plaisir! 

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