Troisième étape Saint-Malo Saint-Brieuc

 

On me dépose directement au  quai du port de Saint-Malo.  Je m’attendais à un petit village de pêcheurs, mais la ville est de la taille de Rimouski, chef-lieu de l’Est-du-Québec.  Le centre est magnifique et rappelle le Vieux-Québec en plus grand et plus homogène.  Je prends plaisir à humer l’air marin et à imaginer Jacques Cartier monter à bord de sa Grande Hermine pour « découvrir » le Canada.

 

Avant de me rendre à l’auberge de jeunesse, je veux vérifier s’il n’y a pas un café ou un bar où la jeunesse bohème se donne rendez-vous.  En marchant dans la vieille ville, je vois, assis sur un banc, au milieu d’une petite place,  deux jeunes hommes et une jeune femme, leurs sacs à dos posés à leurs pieds. Ils me saluent de la main et je vais à leur rencontre.

 

Ils se présentent : Jeff, Loulou et Stéphane. 

 

  • Tu fais la route ?

  • Oui, je suis Canadien et je suis arrivé par Paris il y a quatre jours.

  • Ah oui,  Canadien ! C’est sympa ! Nous sommes de la banlieue parisienne, la zone, quoi. On découvre notre beau pays, dit-il en rigolant. On nous appelle les zonards.

 

Nous poursuivons la discussion. En fait, seul Jeff parle.  Il est volubile et dégage une belle énergie.  Par contre, Loulou, manifestement sa copine qui se blottit contre lui, a l’air triste et renfrogné. Stéphane suit la conversation en acquiesçant par des mimiques silencieuses. Il me raconte qu’ils ont passé l’été à faire les saisons, c’est-à-dire la cueillette des fruits, en se déplaçant pour suivre la période des diverses récoltes. Si les lieux et les fruits varient, selon eux  partout les patrons sont inhumains et la charge de travail éreintante.

Comme ils n’ont pas bien réussi leurs saisons, ils doivent maintenant faire la manche.  Ils font la route, mais sont plutôt des vagabonds fuyant leur bled  inhospitalière. Au Québec, les jeunes itinérants n’existaient pas.  C’étaient des hommes plus ou moins vieux qui se débattaient avec des problèmes de santé mentale et d’alcoolisme. J’avais eu l’occasion d’en côtoyer certains en distribuant des circulaires quelques années auparavant.

 

  • Quelle récolte était la meilleure ?

  • Les cerises, sans aucun doute.  Il faut les trier et les ramasser une par une selon leur degré de maturité, donc ce n’est pas lourd. De plus, la récolte a lieu en mai au doux soleil du Midi, vers Remoulins.

  • Remoulins ?

  • C’est entre Avignon et Nîmes.

 

J’en prends bonne note. Puis, Jeff suggère d’aller boire un pot. Subitement, le visage de Loulou donne signe de vie. On se rend dans un bistro tout près et il suggère quatre demis. Demis de quoi ? Je ne sais trop, mais quatre verres de bière se posent sur la table. On continue la discussion, les verres se vident assez rapidement et comme il a payé la tournée, j’en offre une autre.

 

  • Est-ce qu’il y a un endroit où les jeunes du coin se donnent rendez-vous ?

Non, ici rien, c’est tranquille. C’est une ville de tourisme qui grouille de monde l’été, mais qui est morte l’hiver. Par contre, avant de venir ici, on a trouvé un lieu super à Saint-Brieuc : Le Ballon d’Alsace, ne manque pas ça !  Ils sont vraiment sympas là-bas.

 

Ils me proposent de me joindre à eux pour la nuit dans une maison abandonnée, pas très loin. L’offre est tentante, je dois compter mes sous et économiser les frais de l’auberge qui n’est pourtant pas un luxe, si je veux étirer ma mince pile de chèques de voyage quelques mois. Jeff m’inspire confiance, mais je reste un peu méfiant. Je crains de devoir devenir leur pourvoyeur, car même si je suis parti avec une petite somme, j’imagine que c’est une fortune pour eux qui font la manche pour survivre. Et puis parfois, les vrais filous sont ceux qui savent inspirer confiance. Je décline leur offre et prends la direction de l’auberge de jeunesse après avoir vidé mon verre et fait mes salutations. 

 

En chemin, je me sens un peu coupable de ma réaction.  D’une part, peut-être avais-je tort de me méfier et, d’autre part, je me sens mal à l’aise de ne pas être généreux envers ces compagnons de route.  Mais en y réfléchissant, je me dis qu’après tout, il faut faire confiance à ses impressions.

 

L’auberge de jeunesse est dans un charmant vieux bâtiment sombre et d’une tranquillité monastique ! Un Anglais taciturne et moi sommes les seuls clients et l’hôte est absorbé par un livre sans aucune intention de s’en libérer. J’installe mon sac de couchage sur un des nombreux lits vides et reprends la visite de la ville. Presque tout est fermé et ce qui est ouvert est désert. Un crachin et une brume accompagnent la fin du jour. On se croirait dans un film médiéval et il me semble entendre le bruit des chevaux tirant les charrettes dirigées par de pauvres hères aux traits creusés par la misère. Je décide de ne pas trop m’attarder au pays de Jacques Cartier et de mettre le cap sur Saint-Brieuc le lendemain.

 

J'arrive à Saint-Brieuc en fin d'après-midi, le stop fonctionne très bien. C’est dimanche et c’est gris comme depuis mon arrivée à Paris. Je parcours les rues étroites et désertes du vieux centre-ville à la recherche du Ballon D’Alsace. Je croise deux jeunes hommes à l’allure bohémienne. Je les salue puis leur demande s’ils connaissent la Ballon d’Alsace en prenant soin de garder mon accent québécois, tout en restant intelligible. J’espère créer un lien et qui sait, peut-être même avoir une invitation.

 

  • Tu es du Canada ?

 

La discussion s’engage, puis ils se regardent et m’annoncent que le Ballon d’Alsace est malheureusement fermé le dimanche.  Par contre, ils ont une garçonnière tout près et comme ils ne l'occupent qu'occasionnellement, ils m’offrent d’y résider quelques jours. J’accepte l’invitation avec enthousiasme.

 

La chambre est petite et aménagée au goût du jour : une bibliothèque brinquebalante avec un livre bien en vue: Steal this book, divers objets insolites, le lit recouvert de tissus indiens, une petite table et une chaise antique. Le tout dans un désordre acceptable. Il n’y a pas de chauffage, la toilette turque et la douche sont à l'étage. La fenêtre donne sur la petite rue étroite et calme. Ils me remettent les clefs de la garçonnière et quittent rapidement en me prévenant de faire attention car la porte du bas est fermée pour la nuit après 23 heures et ils n’ont pas la clef.

 

J'apprécie ce doux refuge exotique et rapidement la faim se manifeste. J'ai bien envie de trouver une baguette, un camembert et du vin pour inaugurer la place. Je pars donc à la recherche du Graal. Après quelques minutes de marche, je croise un groupe de quatre jeunes ayant à la main des sacs remplis de victuailles.

 

  • Bonsoir, où puis-je trouver à acheter à bouffer à cette heure un dimanche soir ?

  • Vous êtes du Québec ? me demande avec enthousiasme une des deux jeunes femmes du groupe. J'y suis allée l'été passé et j'ai adoré!

 

L'invitation à les accompagner suit. Ce sont des professeurs d'école primaire, des instits, agréables et bons vivants. L’une des filles me raconte son voyage au Québec. Elle me parle surtout de  la Gaspésie, région qu’elle a adorée. Je lui réponds que pour nous c’est un grand classique, je dirais même un rite de passage que de faire « son » tour de la Gaspésie. « Mon » tour de Bretagne me semblait de la même eau.

 

 La soirée se termine assez tôt, ils travaillent le lendemain et je dois rentrer avant 23h.  On promet de se revoir au Ballon d’Alsace.

 

Au petit matin, je parcours le quartier à la recherche d’une boulangerie et d’un endroit pour me procurer un camembert, du rouge et quelques pommes. Après m’être rassasié, je parcours la ville un peu grise et triste et retourne me reposer sur le confortable lit de ma garçonnière, emmitouflé dans la douillette qui me garde bien au chaud, à l’abri de l’air humide qui finalement me transperce jusqu’aux os. Mais je prends plaisir à me retrouver dans ce lieu exotique, loin de chez moi, où en même temps je me sens comme à la maison et j’apprécie être seul sans avoir à discuter.

 

L’heure de me rendre au Ballon d’Alsace arrive.  Il n’est pas très loin, une dizaine de minutes de marche.  C’est déjà un peu à l’écart du centre. Un lieu modeste, mais chaleureux. Le lieu est tenu par un couple accueillant. Le patron est aux fourneaux et la patronne discute avec moi. Il n’y a qu’un plat offert par jour et ce soir c’est le bœuf bourguignon. Il est excellent, la portion généreuse et le rouge est bon et pas cher du tout. Le resto bar se rempli rapidement. Tout le monde se parle vu l’exiguïté du lieu et probablement que tous doivent se connaître. L'arrivée d'un Québécois ne passe pas inaperçue et plusieurs viennent discuter avec moi en prenant soin de m'offrir un verre. À la fin de la soirée, c'est passablement emèché que je dois retrouver mon chemin vers la chambre et grimper les trois étages qui mènent à la garçonnière.

 

Le lendemain, je soigne mon mal de tête en faisant une longue marche jusqu’à la côte tout en roche.  L'hiver breton est gris et pluvieux. Un crachin persistant m’incite à ne pas trop traîner et à me réfugier dans ma chambre sous l’épais édredon.  Je dévore Steal this book, un des livres culte de la contestation américaine que je lis pour la première fois en cette vieille France.

 

Le soir, je retourne au Ballon d'Alsace, le scénario de la veille se répète. Je revois des personnes et j’en rencontre de nouvelles. Mes instits passent, mes hôtes aussi. J’observe un curieux éventail de la société française, certains sont étudiants, d’autres, travailleurs avec plus ou moins d’instruction.  Il y a aussi un artiste. Tout ce beau monde a le vin gai et j'en apprends plus sur la vie des jeunes dans ce coin de France. Oups ! On me rappelle que je suis en Bretagne et que si les Québécois sont fiers, les Bretons ne le sont pas moins.  On tente de me montrer quelques mots de breton et le seul que je retiens est « hiermat » (santé) grâce à sa redondance tout au long de la soirée. Tous sont curieux d’en savoir un peu plus sur ce pays dont ils ont entendu parler par les chansons, mais ils ont de la difficulté à se faire une idée de cette presque France oubliée en Amérique du Nord.

 

J’ai beaucoup de succès avec mes anecdotes sur le village reculé où mes parents avaient une maison de campagne : Mansonville.  C’est le dernier bled avant la frontière américaine, loin du poste de police. Il y régnait une ambiance de Far West. Les samedis au vaste bar de l’hôtel, relique de la prohibition américaine, des groupes de musique country faisaient danser la masse des jeunes du village. L’ambiance se chauffait, certains en venaient aux coups, d’autres allaient rincer le moteur de leur puissant bolide pour démontrer leur haut niveau de testostérone. En a résulté la mort d’un nombre impressionnant de jeunes mâles qui n’était pas sans rappeler ceux des villages français pendant la guerre de 14-18. Je mets toutefois moins d’emphase sur ce dernier aspect pour garder un ton joyeux à la soirée.  En enfilant les verres, j’oublie l’heure et c'est encore bien étourdi que je retrouve le chemin vers la garçonnière, mais panique: la porte d'en bas est fermée et verrouillée. Outch !

 

Après un moment de découragement, je dégrise rapidement et je me rappelle avoir croisé l'auberge de jeunesse lors de mes promenades. Je retrouve le chemin. Tout est calme. Je tente d’ouvrir la porte, elle n’est pas verrouillée. À l’intérieur, personne. Par une porte ouverte, je vois une série de lits tous inoccupés. J'en profite et je m’effondre sur l’un d’eux. Au petit matin, je file à l'anglaise pour retrouver ma chambre habituelle.

 

Le soir suivant, je retourne au Ballon.  Après le repas, un type m’aborde.  Sa tenue vestimentaire diffère un peu de celle des autres clients. Il porte un veston beige ouvert sur une chemise blanche sans cravate. La conversation est un peu étrange et quand je pose mon verre, il l’agrippe et le vide d’un trait de façon provocatrice.  Je me mets à bouillonner de l’intérieur et avant de lui déverser un flux de reproches, j’entrevois juste à temps une matraque dans son veston. Le gars cherche la bagare et me provoque.  Bien je que sois un solide gaillard de 1m85, je suis plutôt pacifique et je n’ai aucune expérience ni aucune envie d’engager un quelconque combat.  Je me retiens et discrètement, je vais avertir le patron.

 

  • Oui, on le connaît, il fait partie d’un groupe d’extrême-droite qui cherche la provocation.  On n’arrive pas à s’en débarrasser. 

 

Sa réaction me déçoit un peu et je décide de rentrer à la garçonnière en vérifiant bien de ne pas être suivi. Je ne suis pas habitué à être agressé, car si les bagarres étaient fréquentes au bar de Mansonville, elles ne me concernaient pas. J’en conclus que c’est signe de lever le camp et fuir le crachin sans fin de la Bretagne pour me diriger vers Aix-en-Provence dès le lendemain.  La route est longue et en prenant mon temps, Gilles sera de retour pour mon arrivée.

 

Note: si vous avez des questions ou des commentaires, communiquez avec moi, ça me fera le plus grand plaisir! 

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