Quatrième étape: Ile de Houat

 

 

Le crachin breton a fait place à une pluie diluvienne qui semble sans fin. Je suis prisonnier de la garçonnière, sans radio ni télévision : impossible de savoir quand ça va se calmer. Mon bagage est prêt, ma tête aussi. Mais il est hors de question de se risquer dehors, personne ne prendra un autostoppeur trempé jusqu’aux aux os.  Je finis les restes de baguette et de camembert et vide le fond de la bouteille de rouge qui me fait chaud au ventre malgré l’heure matinale.  Steal this book est histoire du passé, Sidddharta me tend la main, mais le cœur n’y est pas. Puis une éclaircie. La pluie cesse, le soleil laisse entendre qu’il existe encore même s’il ne se pointe pas le bout du nez. Je sors.

 

Aujourd’hui, le stop fonctionne plus ou moins bien et c’est entre chien et loup que j’arrive à Nantes.  Mon conducteur va au centre-ville et j’en profite.  Au Ballon, on m’a donné l’adresse d’un restaurant-bar où se donnent rendez-vous les jeunes de la ville.

 

L’endroit est situé au centre de la vieille ville qui est bien agréable à parcourir.  J’y arrive assez rapidement.  C’est au rez-de-chaussée d’une petite rue.  J’entre et au fond une salle me semble accueillante avec ses grandes tables qui favorisent le contact. Quatre jeunes hommes y sont installés et bavardent joyeusement. Ils me saluent et lorsqu’ils reconnaissent mon accent ils m’invitent à me joindre à eux.  Ce sont des étudiants, Nantes est une ville universitaire.  

 

J’apprends que les études universitaires sont gratuites en France et plusieurs facultés sont généreuses dans leurs critères de sélection.  C’est par la suite que ça se corse, pour les études supérieures ou encore pour fréquenter les grandes écoles, celles dont les diplômes ont une véritable valeur pour la carrière.

 

Une jeune femme, sac au dos, fait son apparition et vient s’asseoir à une table près de la nôtre. Elle a le type breton, une belle chevelure brune et des yeux bleu clair. Elle est habillée à la bohémienne, jeans, blouse aux motifs indiens, sans oublier l’incontournable foulard léger que les jeunes Français ont tendance à porter à l’intérieur comme à l’extérieur. Nous la saluons.

 

-       Tu fais la route ? demande l’un de mes voisins.

 

–       Pas vraiment, j’arrive du Jura où j’ai fait les alpages tout l’été et je me rends à l’île de Houat où ma mère a une maison.

 

–       Ah oui, les alpages ? Viens nous en parler, ça nous intéresse.

 

Je ne sais pas trop ce qui les intéresse le plus, les alpages ou

la voyageuse qui a un certain charme. Elle tire sa chaise et vient s’installer à mes côtés.  Je lui fais une place avec enthousiasme.  On se présente, elle s’appelle Isabelle. Elle commence son histoire :

 

–       J’arrive de Savoie.  J’y ai passé l’été seule avec un troupeau de vaches que je devais traire deux fois par jour, pour ensuite préparer le fromage.  Une tome. Le fils du patron venait deux fois par semaine récupérer le fromage et m’apporter des provisions.  Je disposais d’un refuge à flanc de montagne avec une vue magnifique sur les pâturages et les sommets enneigés.

 

Je suis vraiment curieux de ce mode de vie exotique pour un Québécois qui vient d’un pays où les vaches ne s’aventurent jamais bien loin de l’étable.  Mon intérêt ne semble pas partagé par mes voisins qui bifurquent sur un tout autre sujet pendant que je  poursuis longuement la discussion en tête-à-tête avec Isabelle. Les vaches, les montagnes et l’île de Houat, c’est bien, mais la conteuse ajoute à mon attention.  Elle n’est pas du type à faire tourner les têtes, mais elle me plaît.  Elle est réservée et dégage une certaine vulnérabilité surprenante pour une personne ayant eu le courage de vivre seule au loin, en pleine nature. Une complémentarité intrigante.

 

Un des convives nous offre le gîte pour la nuit et nous dormons côte à côte dans nos sacs de couchage respectifs sur un épais tapis qui s’avère, somme toute, assez confortable. Nos corps se frôlent et ce contact m’apaise.  C’est avec un grand sourire qu’elle me dit bonjour au petit matin.  Nos hôtes ne donnent pas signe de vie et nous quittons l’appartement discrètement après avoir laissé un mot de remerciement sur la table.

 

Nous nous arrêtons à la boulangerie où elle fait provision de croissants et de pains au chocolat et nous entrons dans le premier café.  Après avoir eu à naviguer à vue et en solitaire depuis mon atterrissage à Paris, je prends plaisir à me laisser guider par une indigène qui connaît bien les airs du pays.

 

Le petit poêle du café dégage une douce chaleur agréable après la froide humidité du petit matin.  Quelques clients s’attardent et parlent de tout et de rien, juste pour manifester qu’ils sont en vie et qu’ils ont du plaisir à se voir. Nous nous installons en retrait à une table au bord d’une grande fenêtre qui donne sur une place où les gens passent en vitesse pour aller à leurs occupations. Nous sommes moins pressés.

 

Je suis un peu surpris que l’on puisse consommer dans un café des croissants achetés dans une boulangerie. J’en fais la remarque à Isabelle.  Elle me répond que c’est habituel ici. Après avoir avalé goulûment les croissants et avant d’attaquer les pains au chocolat, elle fait une pause. Après un moment d’hésitation, ou plutôt probablement de gêne, elle me demande :

 

–       Aimerais-tu m’accompagner à l’île de Houat ? Je vais y passer quelques jours dans la maison de ma mère qui vit à Rouen.

 

–       … Oui… Et… ça me fait vraiment plaisir.

 

Comme je ne m’attendais pas à cette invitation, Isabelle est plutôt discrète et renfermée, je suis surpris et ému, car cette femme aux jolis yeux me touche.  Je pose ma main sur la sienne et elle la serre.  Nous échangeons un regard ou la joie et la gêne se mêlent. Soudainement, j’ai moins faim et les pains au chocolat traînent un temps sur la table pendant que le café crème refroidit. Mais le naturel revient vite au galop, on redemande deux cafés et l’on enfile le tout.  Nous aurons besoin d’énergie, la journée sera longue.

 

Si le stop fonctionne bien en France, je constate que c’est encore mieux avec une femme.  Nous arrivons rapidement à Quiberon où nous devons prendre le bateau pour l’île. Il n’y en a qu’un par jour à cette époque de l’année, en fin d’après-midi.  Isabelle me dirige vers une boutique d’alimentation. Nous devons faire des provisions, car sur l’île il n’y a pas beaucoup de choix et c’est beaucoup plus cher. Je suis docilement Isabelle. Elle me raconte que ses grands-parents vivent toujours sur l’île, mais que sa mère a dû la quitter pour aller travailler.  Elle est instit à Rouen et a élevé seule sa fille unique. Elle a acheté une maison sur l’île, il y a longtemps. Isabelle y a passé tous les étés de son enfance. L’île change radicalement en cette saison.  La population gonfle spectaculairement, mais l’hiver, seulement 400 personnes y vivent.

 

Le jour tombe et il est temps de monter à bord. Le vent s’est levé et quand je vois la taille du bateau et la force des vagues, je me dis que la traversée sera dure, je n’ai pas le pied marin.  Une quarantaine de personnes entrent dans la cabine. Des femmes et des enfants qui reviennent de l’école forment l’essentiel des passagers. L’habillement de tout ce monde est sans apprêt. Les gens se connaissent, mais le bavardage reste limité. Isabelle salue quelques personnes discrètement, ma présence doit faire un peu jaser. J’avertis Isabelle que je risque d’avoir le mal de mer.  Elle m’indique où sont les sacs à cet effet.

 

Malheureusement, on doit demeurer à l’intérieur, l’air du large m’aiderait pourtant à faire passer le mal de mer. Dès que l’on quitte le port, le bateau se met à tanguer sérieusement.  À ma grande surprise, je vois que je ne suis pas le seul à ne pas supporter, loin de là. C’est tout de même étrange de vivre sur une île et de ne pas avoir le pied marin. La traversée se fait assez rapidement. Je prends mon mal en patience et je suis très heureux lorsque mes pieds foulent enfin la terre ferme.

 

Il semble que toute l’île se soit donné rendez-vous au quai : des salutations chaleureuses, des rires, des gens occupés à récupérer des enfants ou encore des colis. Quelques véhicules nous rappellent que nous sommes bien au XXe siècle. La plupart des gens partent à pied et le temps de le dire le quai est presque vide. Nous récupérons nos sacs à dos et nos victuailles et empruntons l’escalier qui monte au village.  Les rues sont étroites, les maisons sont basses et en pierres blanchies. Les fenêtres et les portes sont minuscules. On est loin de la Côte d’Azur. Dans un détour, s’ouvre une petite place bordée par la mairie et l’église.  On s’est retenu pour la grandiloquence et c’est aussi bien ainsi. Si le village est charmant, la pauvreté se devine derrière ses portes closes. La nuit est tombée et quelques lampadaires éclairent l’ensemble avec parcimonie.  La maison de la mère d’Isabelle est au bout du village, à côté de celle de ses grands-parents, tout juste après le bar qui marque le dernier rempart avant la campagne.

 

Isabelle pénètre dans la maison et va allumer quelques lampes. Je ramasse les bagages et j’entre.  Les pièces sont toutes petites et surchargées de vieux meubles, de divers bibelots et de photos. C’est austère, mais avec un certain charme qui me ramène dans un autre temps. Il fait très humide et Isabelle va lancer le petit poêle à gaz qui va chauffer la place. Elle me fait faire le tour du propriétaire. J’ai le sentiment qu’on y sera bien. Elle suggère d’aller boire un verre au bar en face pendant que la maison se réchauffe. Bonne idée !

 

Nous traversons et sommes accueillis avec enthousiasme par le barman.

 

–       Isabelle, mais quel bon vent t’amène? Je m’étais inquiété de ne pas te voir l’été passé.

 

–       Mais ma mère ne t’a pas dit que j’étais dans le Jura, je faisais les alpages.

 

–       Eh non, tu sais ta mère et moi, on ne se parle pas beaucoup. En plus, je constate que tu es en belle compagnie. Je suis Pierre, dit-il en me tendant la main.

 

–       Moi, c’est Daniel.

 

–       Il me semble que tu as un accent sympathique. Tu n’es pas Canadien par hasard?

 

–       Eh bien oui.

 

–       Allez, j’offre la tournée! Qu’est-ce que vous buvez ?

 

–       On pourrait lui offrir un cidre bouché, propose Isabelle.

 

–       Tu aimes le cidre bouché ?

 

–       Je ne sais pas.  En général quand je bois du cidre, il est débouché !

 

Tous se mettent à rire et une bouteille apparaît, un petit pop se fait entendre et trois verres sont remplis à ras bord d’un beau liquide pétillant couleur or.

 

–       Santé à tous !

 

–       Iermat, que je réponds.

 

–       Et en plus, il parle breton. Il est très bien ton Canadien!

 

Le cidre est frais et apaise mon gosier asséché par la traversée. Mon estomac s’est bien remis. J’aime le cidre et je leur explique que pendant longtemps, il a été interdit au Québec.  C’était notre boisson nationale auparavant, nos ancêtres sont Normands pour la plupart, mais les Anglais voulaient nous refiler leur bière.  J’ai souvenir d’être à Saint-Hilaire avec mon père acheter du cidre produit clandestinement.  Ce n’est que récemment qu’il est redevenu légal.

 

–       Ah les Anglais ! Savais-tu que sur l’île voisine, Belle Isle, un groupe d’Acadiens déportés du Canada y a été déporté ? La plupart y sont restés.

 

–       Non, je ne savais pas.  Ce sont en quelque sorte les Cajuns bretons !

 

Une autre bouteille apparaît et est vite vidée. Isabelle fait signe que nous devons aller nous installer et préparer le repas. Nous nous levons et notre hôte refuse de se faire payer.

 

La maison est maintenant plus hospitalière, mais reste humide et fraîche. L’apéro nous a creusé l’appétit et je suis Isabelle qui envahit la minuscule cuisine.  

 

Depuis, notre départ matinal du café de Nantes, nous étions en action et sur un mode plutôt frère et sœur. L’atmosphère entre nous était légère et sereine, mais nous étions aussi un peu mal à l’aise de cette proximité soudaine et de ce désir naissant. Je gardais une certaine distance et portais mon attention sur notre mission de la journée : se rendre en stop au bateau.  Ma façon d’être semblait partagée ou à tout le moins lui convenir. Deux êtres plutôt renfermés gardaient leurs portes closes en attente du moment de les ouvrir.

 

La préparation du souper laisse entendre que ce moment approche et une légère tension règne.  Je laisse Isabelle aux fourneaux, de toute façon la cuisine est petite et le dîner sera simple : pâte, sauce en boîte et parmesan râpé. Une bouteille de rouge va arroser le tout.  Je m’occupe de dresser la table et fouille dans le gros bahut en bois sombre qui encombre la petite salle à manger. De belles assiettes de porcelaine usées par les ans s’y empilent, signe que la maison a connu des années plus animées. Des coupes en verre taillé viendront donner du lustre à notre table.

 

Isabelle arrive avec le plat et fait le service.  Une généreuse couche de parmesan vient enneiger la sauce bien rouge. Je verse le vin et nous trinquons à ce séjour inattendu. Le silence et le calme de l’endroit ravivent notre gêne. Nous nous sourions et nous mangeons en revenant sur les péripéties de la journée. Petit à petit, nous abordons des sujets plus intimes.  

 

Elle me dit que ce n’est pas dans son habitude d’inviter un homme qu’elle ne connaît pas.  Il y a quelque chose en moi qui lui inspire confiance et c’est ainsi qu’elle a osé.  Mais elle précise qu’elle veut prendre son temps et me demande de respecter son rythme. Je lui réponds que je sens la fragilité qui l’habite, ce qui, couplé à une certaine témérité, fait partie de ce qui m’attire en elle.  M’inviter sans me connaître, passer l’été seule au loin dans les montagnes, ce n’est pas rien. Ses beaux yeux bleus, à la fois réservés et pétillants, m’allument.

 

Nous nous réfugions sous l’épais édredon qui recouvre le lit. La douce présence d’Isabelle me fait du bien. Affectueusement, nous nous blottissons l’un contre l’autre.  Sa chaleur apaise mon ventre de solitaire tourmenté. Je ferme les yeux pour apprécier cet échange aussi simple que bienfaisant. Puis, elle me parle de ses étés ici, de ses aventures secrètes avec les garçons de l’île et de sa difficile relation avec sa mère rigide . Enfin, c’est le silence. De doux baisers s’échangent, suivis par des étreintes de plus en plus enflammées.  Je la laisse prendre les devants pour respecter ses réserves.  Nous nous agitons de plus en plus. Son corps fort cache une poitrine magnifique sur laquelle je pose ma tête, puis mes lèvres. Elle me demande de venir en elle, ce que je fais sans poser de question.  Elle demeure plutôt passive pendant que je m’agite en elle.  

 

Petit à petit, je monte vers le Nirvana. Je garde néanmoins une certaine lucidité dans mon ascension et je constate qu’elle n’est pas partagée. Je fais une pause et vérifie avec elle si tout va bien. Elle me répond que oui et que je peux me laisser aller sans problème.  Ce qui ne tarde pas à arriver. Puis, après un tendre baiser, nous nous endormons blottis l’un contre l’autre.

 

La nuit a été bonne, le sommeil profond et récupérateur.  Nos corps dorment bien ensemble et les retrouvailles au réveil sont agréables. Même si notre rencontre est récente, j’ai le profond sentiment de connaître Isabelle. Nous sommes en quelque sorte dans un bateau commun où peu de gens s’aventurent, celui d’avoir quitté nos proches pour se retrouver seuls, dans la nature, coupés du monde. Mais, cette fuite n’est pas neutre. Derrière, se cache un malaise que j’avais senti de sa part la veille, entre autres en faisant l’amour.  Quant au mien, il est diffus, difficile à préciser et encore plus à partager.

 

Nous traînons bien au chaud sous l’édredon, car la maison reste fraîche et humide. Isabelle se lève et prépare le café. Il est délicieux et la belle est joyeuse. Elle me propose d’aller marcher sur l’île, mais elle doit d’abord saluer ses grands-parents et m’offre de l’accompagner.  Je suis touché par ce que j’interprète comme une marque de confiance. Nous nous habillons chaudement et sommes prêts à affronter la pluie.

 

Nous allons frapper à la porte de ses grands-parents qui prennent un certain temps avant d’ouvrir. Ils sont souriants, mais timides.  Leur maison est petite et très modeste.  En fait, c’est un choc pour le Nord-Américain que je suis.  Si ses grands-parents sont bien enveloppés, c’est parce qu’ils portent le multicouche avant que ce terme ne devienne à la mode. La raison est qu’il n’y a pas de chauffage ! De plus, le tapis qui recouvre le sol semble déposé directement sur la terre battue.  L’ameublement, les décorations et les objets de la vie de tous les jours sont rustiques.  De nombreuses images et objets pieux sont en évidence ici et là. La discussion ne s’éternise pas et nous ressortons.

 

–       Pas riches, riches, tes grands-parents.

 

–       Non, c’est une vie de misère.  C’est pour ça que ma mère a quitté l’île comme pas mal de gens aussi.  Il ne reste que les vieux et quelques autres qui tirent le diable par la queue.

 

–       Je n’en reviens pas, ils n’ont pas de chauffage ? Ta mère ne peut pas le leur offrir ?

 

–       Ma mère n’a pas eu la vie facile non plus, aussi elle est un peu étrange…

 

Je ne pousse pas la discussion, sentant que le sujet est délicat et émotif. Nous quittons le village et suivons la petite route déserte qui sillonne entre les champs plus ou moins laissés à l’abandon. Le vent fouette la végétation, l’air du large est bon. Nous nous rendons jusqu’au bout de l’île, en fait le bout de l’Europe.  Au loin, l’Amérique. Au retour, le vent de dos nous rend léger. On se tient par la taille, les derniers humains du bout du monde !

 

Nous descendons sur la plage qui est complètement déserte, seuls quelques goélands y mettent un peu de vie. De belles vagues régulières s’étalent sur le sable fin qui doit être agréable en août quand les hordes de continentaux viennent y faire leurs ablutions estivales. Puis, je vois au reflux une huître abandonnée. Je me précipite pour la ramasser avant que la prochaine vague ne la ramène au large. Je suis bien fier de ma pêche miraculeuse. Chez nous, les huîtres, on les prend chez le poissonnier !

 

–       Est-ce qu’elle est bonne à manger ?

 

–       Je ne sais pas, ce n’est pas habituel d’en trouver.  On va aller poser la question à Pierre.

 

–       Bonne idée, j’offre un verre pour fêter ça.

 

Pierre nous rassure.

 

–       Ce ne sont pas des huîtres sauvages, mais probablement une qui s’est décrochée d’un élevage pas très loin. On en voit à l’occasion. Y’a pas de souci, elles sont bonnes.

 

J’offre le calvados et je réussis à le payer.  Puis, nous allons à la petite alimentation compléter nos achats.  Je choisis une bouteille de blanc pour accompagner l’huître. Au menu, l’incontournable galette bretonne.

 

–       C’est quoi la différence entre une galette et une crêpe ?

 

–       La galette est salée et la crêpe sucrée.

 

–       Ah bon, chez nous c’est toujours une crêpe, sauf qu’on a aussi les galettes de sarrasin, qui sont aussi sucrées. Ma mère nous en faisait pour le petit-déjeuner. On les sert avec de la mélasse ou du sirop d’érable.

 

–       Finalement, vous êtes un peu Bretons.

 

–       Dans ma famille, aller souper à La Crêperie Bretonne, c’était la fête. Je suis très curieux de voir comment vous les faites.

 

–       Tu vas voir, c’est simple.

 

–       Super !

 

Après avoir partagé l’huître, délicieuse, bien arrosée de blanc, Isabelle met sur la petite table les ingrédients pour les galettes : farine de sarrasin, lait, œufs et sel.  Dans un bol peu profond, elle met la farine,  forme un nid au milieu et y casse deux œufs.

 

–       Il y a une marche à suivre pour éviter les grumeaux.  Tout d’abord, on mélange les œufs et petit à petit on y ajoute la farine. Quand les œufs sont bien incorporés et qu’il n’y a plus de farine sèche, on verse graduellement le lait ou l’eau.  C’est l’opération délicate, il faut y aller petit à petit au début et accélérer. Le mélange doit être assez liquide pour bien s’étaler sur la plaque.

 

Je suis assez surpris de la facilité de la chose.  Avec une simple fourchette, elle réussit en cinq minutes à faire un mélange parfaitement homogène.  Je mémorise le tout. Ça me sera utile pour me régaler et épater la galerie à mon retour.  Elle farcit les galettes de jambon et de fromage râpé puis y casse un œuf dont le jaune reste bien liquide, comme je les aime.  C’est délicieux.

 

On ne traîne pas trop avant de se retrouver bien au chaud sous l’édredon. Il fait bon s’y retrouver. Nos corps se reconnaissent et se parlent en silence. Mais le malaise de la veille revient et j’aborde la question.

 

–       Es-tu mal à l’aise ?

 

–       Un peu, tu es très bien et j’aime être contre toi, tes caresses, ton corps, mais j’ai de la difficulté à me laisser aller.

 

–       Pourquoi ?

 

–       Tu sais, je n’ai pas vraiment envie d’en parler…

 

Un long silence a suivi.  Je l’ai prise dans mes bras et nous nous sommes endormis.

 

Pour notre dernière journée sur l’île, le ciel n’est pas avare de pluie. Autant la veille, il a collaboré pour notre visite de l’île, autant aujourd’hui il se rattrape et nous invite aux activités intérieures et à l’introspection.  Néanmoins, nous faisons une sortie rapide pour nous réapprovisionner de pain, de vin et de fromage et faire une tournée du petit village où personne ne s’aventure. Après un léger lunch, une petite sieste crapuleuse s’impose.

 

Il fait bon être au chaud contre Isabelle. Pourtant, petit à petit, je ressens un malaise et je n’ose pas en discuter. Isabelle est touchante et me plaît, mais le petit déclic de la passion amoureuse ne s’est pas produit. Comme nos routes vont se séparer le lendemain, ne pas aborder le sujet est la solution facile, cependant il y a un prix à payer : une distance s’installe avant même de se quitter. Par contre, Isabelle semble à l’aise dans ce jeu.  La journée reste agréable dans notre cocon et je m’y sens un peu chez moi malgré tout. Comme je reprendrai la route en solitaire le lendemain, je m’abandonne à cette douceur.

 

Avant le lever du jour, c’est le branle-bas de combat. Nous devons fermer la maison et nous rendre au bateau qui lève l’ancre tôt afin de permettre aux jeunes de se rendre à l’école sur le continent. La traversée est calme et les sacs pour le mal de mer restent en place. J’offre à Isabelle de l’accompagner en stop jusqu’à sa destination, Rouen, puis je bifurquerai vers Aix.  Ce ne sera pas beaucoup plus long pour moi, car le réseau d’autoroutes s’y prête mieux.  Elle accepte avec plaisir.

 

Le parcours se fait rapidement et nous arrivons à Rouen en milieu d’après-midi.  Isabelle m’offre de visiter la ville puis de se rendre à un bar qu’elle connaît et où je trouverai sûrement un gîte, car il est hors de question de l’accompagner chez sa mère. Comme il se fait tard pour reprendre la route et que je n’ai pas spécialement envie de m’éloigner d’Isabelle, j’accepte sans façon.

 

La cathédrale est imposante et le quartier autour très bien conservé et vivant malgré la grisaille.  Ce qui m’impressionne le plus est l’omniprésence de Jeanne D’Arc. C’est vraiment elle la patronne de la ville et son combat contre les Anglais ne peut que faire plaisir au Québécois que je suis.

 

La journée avance et nous allons au bar où nous discutons avec de jeunes hommes qui nous offrent l’hébergement. Isabelle a flâné et il lui semble trop tard pour aller chez sa mère.  

 

Par contre, nos hôtes nous disent qu’ils ne peuvent nous accueillir tous les deux dans le même appartement.  J’hésite un peu, mais Isabelle me dit que ça va aller. Nous sortons tous du bar et c’est l’heure des adieux.  J’étreins chaudement Isabelle et nos regards ont de la difficulté à se quitter. J’en ai des crampes au ventre.

 

Chaque groupe prend sa direction.  Je suis vraiment à l’envers. La nuit est tourmentée et le jour n’est pas encore levé quand j’appareille. Isabelle et moi n’avons pas échangé nos coordonnées.  Je le regretterai longtemps. Isabelle s’est évanouie de ma vie en gardant pour elle son secret.

 

Note: si vous avez des questions ou des commentaires, communiquez avec moi, ça me fera le plus grand plaisir! 

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