Huitième étape: Grèce Pays-Bas

02/06/2019

 

Comme d’habitude, c’est un peu déchiré que je reprends la route. Je ne me donne même pas la peine de me rendre à Iráklion en stop : je prends le vieil autobus vert pour une dernière fois. Je sais que je retourne chez Gilles à Aix, mais pas encore comment. Je peux refaire le même chemin en sens inverse ou encore passer par la Yougoslavie et traverser les Alpes d’est en ouest. C’est une solution qui m’attire, mais je ne sais pas si j’ai le courage de le faire seul.

 

Je fais part de mon projet à une Allemande avec qui je discute sur le traversier. Cela reste sans suite, mais une heure plus tard une Américaine, Karen, vient me voir.

 

-       Il paraît que tu veux retourner en stop en Europe de l’Ouest, moi aussi j’ai ce projet, mais je ne veux pas le faire seule. Serais-tu intéressé à le faire avec moi ?

     

-       Elle me prend totalement de court et je reste silencieux quelques secondes.

       

-       - Laisse-moi y réfléchir un peu. Où veux-tu aller au juste ?      

 

Pendant qu’elle m’explique son plan, je l’observe. C’est une petite femme, pas particulièrement jolie, ce qui peut enlever toute ambiguïté sur mon intérêt, mais elle a une belle qualité pour ce projet : une longue chevelure blonde, dont les Grecs sont friands et je suis certain qu’avec elle, nous ne resterons pas en planpas sur le bord de la route. J’accepte sa proposition, mais je dois passer une journée à  Athènes, car j’aimerais bien revoir Christina avant de repartir. Elle accepte.

 

En arrivant à Athènes au petit matin, je signale le numéro de Christina et je tombe sur son père qui parle très peu anglais et est plutôt bête avec moi. Je renonce et j’annonce à Karen que si elle veut, on peut traverser Athènes en métro et aller prendre tout de suite la route pour Thessalonique et la Yougoslavie. « Yes », dit-elle en levant le poing.

 

Karen est de bonne compagnie. Je ne la trouve pas spécialement allumée, mais elle voyage bien et nous développons une belle complicité. Pour le stop, j’avais vu juste : nous n’attendons jamais et nous avalons les kilomètres au point de nous retrouver à la frontière yougoslave lorsque le jour tombe. Un camionneur nous descend à la dernière sortie où un panneau annonce un village à un kilomètre.  Je suggère d’aller y manger, après nous dormirons sur le bord de la route et demain nous  marcherons  jusqu’à la frontière où nous tenterons de trouver quelqu’un qui, idéalement, nous fera traverser la Yougoslavie d’un bout à l’autre. Elle acquiesce.

 

Nous entreprenons donc notre marche sur cette petite route sombre et isolée. Il n’y passe personne, on ne voit aucune lumière. Seuls quelques aboiements de chiens viennent rompre le silence étouffant. Nous sommes tous les deux un peu intimidés et je lui fais part de mes doutes sur la possibilité de trouver à manger dans ce lieu perdu au bout du monde. Nous nous enfonçons dans le village toujours aussi sombre et sans vie. Mais voilà qu’après un virage apparaît la place centrale bien éclairée et pleine de gens qui tournent en rond en discutant à voix basse. Notre arrivée ne passe pas inaperçue, c’est un euphémisme. Tout le monde s’arrête de bouger et de parler pour nous laisser passer sans vraiment nous saluer. Il faut dire que notre allure de jeunes bohémiens tranche dans ce décor. J’aperçois un restaurant à l’autre bout de la place et prends la main de Karen pour nous y diriger.

 

Le service au restaurant n’est guère plus avenant. Il n’y a pas de menu, mais j’arrive à nous commander deux soupes et une salade grecque. Je m’abstiens de demander du vin, j’ai besoin de garder toutes mes facultés intellectuelles bien vives. Nous enfilons le repas qui est très bon et retraversons la place qui est maintenant moins achalandée. Je suggère que l’on se rende assez loin pour s’assurer de ne pas être suivis et éventuellement dérangés pendant la nuit. Tout semble bien se passer, nous rejoignons la route principale, très tranquille à cette heure et quand les lumières du poste-frontière sont en vue, nous prenons le fossé et nous nous installons derrière un buisson. Karen est demeurée calme, mais nous convenons tous les deux que ce que nous venons de vivre sort totalement de l’ordinaire et nous avons de la difficulté à vraiment comprendre où nous sommes tombés?

 

J’arrive à dormir, mais de façon assez agitée. Aux premières lueurs du jour, je reçois quelques gouttes de pluie. Je m’enfonce dans mon sac de couchage en espérant que ce ne soit qu’une fausse alerte. Mais la pluie s’accélère et nous devons lever le camp le plus rapidement possible. Le seul abri que nous voyons est le poste-frontière et c’est sous un intense torrent que nous nous y rendons en courant de toutes nos forces.

 

Nous sommes complètement détrempés lorsque nous l’atteignons, mais heureusement, avant de passer le poste grec, il y a un abri où l’on peut non seulement s’abriter, mais également faire du stop. Les douaniers grecs tout près nous font  un signe  amical d’approbation et nous indiquent les WC où nous pouvons nous changer. Sympa les Grecs !

 

Nous pouvons identifier les véhicules qui devraient traverser le pays au complet par leur plaque d’immatriculation. Nous convenons d’attendre un samaritain qui nous fera traverser le pays au complet. On peut être patient, nous sommes au sec et la journée est plus que jeune.

 

Malgré que ce soit la principale route qui relie la Grèce à l’Europe de l’Ouest, la circulation se fait au compte-gouttes. Comme la Yougoslavie fait partie du bloc de l’Est, le commerce y est très limité et à ce temps-ci de l’année, le tourisme est en hibernation. La majorité des véhicules ont des plaques grecques ou yougoslaves, nous les laissons passer pour nous concentrer sur les pays de l’Ouest. Ce sont essentiellement des camionneurs ou des touristes allemands bien chargés. À un certain moment, se pointe un jeune Allemand à l’air pressé qui est seul dans une voiture sport. Nous insistons un peu, mais sans succès.

 

-       Avec lui, on aurait traversé la Yougoslavie en un temps record, me dit avec justesse Karen.

 

Le temps passe, nous sommes patients et de bonne humeur, ça doit sûrement aider. Justement, un camionneur néerlandais nous fait signe de monter.

 

-     Vous traversez la Yougoslavie ?

-     Oui, je rentre en Hollande, mais c’est long. La route est mauvaise, il y a du trafic et les véhicules yougoslaves roulent à pas de tortue, surtout les camions.

-     Pas grave on n’est pas pressés. Merci !

 

Je laisse monter Karen en premier, puis je grimpe.

 

-     Ça va, pas trop tassés ?

-     Non, c’est parfait !

 

En fait, on est un peu tassés, ça va être long.

 

-     Je veux conduire aussi longtemps que possible, c’est l’anniversaire de ma femme samedi et j’aimerais bien arriver à temps pour passer la soirée et donner mes cadeaux.

 

Piet, notre chauffeur, s’avère être un homme sympathique et cultivé. Il vient d’une famille nombreuse et il n’a pas pu poursuivre ses études.

 

-      Aujourd’hui, c’est plus facile pour les jeunes, il y a de de généreux programmes de bourses. La Hollande est un bon pays pour vivre et élever une famille. Pas mal mieux qu’ici, dit-il en pointant dehors.

 

Effectivement, le passage de la frontière amène un changement radical de décor. Bien que la Grèce rurale reste pauvre, les routes et les maisons y sont bien entretenues. Ici, la route est étroite et parsemée de nids-de-poule. Les hameaux que nous croisons sont désolants et on peut voir les traces dans la neige des paysans qui se déplacent essentiellement à pied. Pour un Nord-Américain, c’est exotique à souhait et j’aimerais bien m’arrêter un peu pour tenter de discuter avec ces gens d’un autre monde.

 

Les kilomètres s’égrènent au son du ronronnement du moteur. Notre vitesse fluctue selon le rythme du véhicule qui nous précède.

 

-     Ces camions russes sont increvables, des machines à l’épreuve de tout, mais ils ne vont pas vite, particulièrement quand ça monte, commente Piet avec résignation.

 

Puis apparaît un bouchon, un vrai, on ne bouge plus.

 

-     Probablement un accident, il y en a beaucoup. Les gens s’impatientent et prennent des risques. Parfois ça marche, parfois non et ce n’est pas beau à voir.

 

Petit à petit, on se met à bouger par soubresauts. Puis nous arrivons au lieu de l’accident. Surprise, c’est notre Allemand avec sa voiture sportive. En fait, ce n’est que la voiture qu’on a peine à reconnaître tellement elle est déformée.  Le pare-brise défoncé est rouge de sang, le conducteur n’y est plus.

 

-     Je ne donne pas cher de sa peau. Ça me surprendrait qu’il s’en sorte vivant.

 

Karen et moi, nous nous regardons. Nous avons la même pensée : nous aurions pu y passer aussi. Nous racontons l’histoire à Piet qui nous répond :

 

-     Je ne vais pas vite, mais fiez-vous sur moi, on va se rendre. Après tout, j’ai acheté des cadeaux, faut bien que je les remettre, dit-il en riant.

 

Ça détend un peu l’atmosphère.

 

Nous roulons, roulons. Les arrêts sont rares, essentiellement pour les besoins naturels et manger une bouchée. Piet nous conseille. La bouffe n’est pas terrible, le service encore moins. Puis vient le moment d’arrêter pour la nuit. Lui dort dans son cubicule à l’arrière, Karen s’offre pour prendre sa place côté chauffeur, je laisse de côté ma galanterie vu ma plus grande taille et je la laisse franchir le module entre les deux sièges. La nuit est longue et froide. Il fait encore nuit quand Piet émerge et demande à Karen de lui laisser la place, ce qu’elle fait avec plaisir.

 

À un arrêt, nous croisons un jeune chauffeur néerlandais à l’allure athlétique. Piet et lui conviennent de rouler ensemble, c’est plus agréable pour les pauses et si jamais un incident survient, on est toujours mieux à deux. Il offre aussi de prendre Karen, pas moi, et elle accepte avec plaisir. Moi aussi, j’aurai plus de place. Je me rappelle que Kevin devrait être aux Pays-Bas en ce moment. Je demande à Piet si je peux aller avec lui. Il me dit qu’il n’y a pas de problème, par contre ce n’est pas dans son coin, mais pas très loin. En fait, rien n’est loin aux Pays-Bas, on traverse le pays en quatre heures, deux en largeur, ce n’est pas le Canada ! Je lui raconte qu’à l’école, dans un cours de géographie, nous avions fait le calcul que si toute la population mondiale habitait au Canada, nous n’aurions pas la densité des Pays-Bas !

 

Nous repassons en Occident et renouons avec les autoroutes. Lors d’un arrêt, nous croisons deux autres camionneurs hollandais. L’un d’entre eux a dû laisser son véhicule tombé en panne. Dans un bel esprit d’équipe, nos quatre chauffeurs conviennent alors de rouler sans arrêt et de se partager le volant. Piet est content, non seulement il sera chez lui pour la soirée, mais il aura le plaisir de faire la surprise à sa femme en arrivant probablement en avant-midi.

 

Les kilomètres défilent à bon train, mais nous semblons trottiner quand nous arrivons en Allemagne : il n’y a pas de limite de vitesse. Je suis impressionné de voir défiler ces Mercedes et BMW qui roulent parfois à plus de deux cents à l’heure. Piet me fait remarquer que c’est possible ici, car les Allemands sont très disciplinés. Effectivement, tout le monde roule de façon sécuritaire, signale ses changements de ligne, ne dépasse pas à droite, ni ne s’arrête en bord de route. Je passe une bonne partie de la nuit dans un sommeil profond, la chaleur et le ronronnement du moteur ont raison de moi. Nous passons la frontière et prenons une petite route qui mène à Venlo et à un rond-point Piet m’annonce que c’est ici que nos routes se séparent. J’ai vraiment aimé cet homme d’une gentillesse et d’une délicatesse surprenantes pour un camionneur. On a parfois des préjugés tenaces face à certaines professions. Mais j’allais bientôt découvrir que la gentillesse est un trait de caractère somme toute assez courant dans ce pays.

 

Note: si vous avez des questions ou des commentaires, communiquez avec moi, ça me fera le plus grand plaisir! 

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