Neuvième étape: Les Pays-Bas

 

Je regarde le camion-remorque à la cabine rouge s’éloigner lentement. J’y ai passé les trois derniers jours depuis ce poste-frontière du bout du monde. J’y ai vécu toute une aventure, rencontré des gens surprenants et puis tout d’un coup plus rien: il fait gris, c’est plat, les arbres sont gris, les champs sont encore bien verts mais le plafond est bas et gris aussi. Les Pays-Bas! 
 
J’ose à peine bouger, mon sac sur l’épaule, hypnotisé par ce silence après toutes ces journées où le ronronnement du moteur était omniprésent. Quand le camion disparaît complètement de ma vue et que je détourne le regard, un spectacle insolite s’offre à moi: le large rond-point où je me retrouve est bordé d’une piste cyclable, la première que je vois en concret! Trois Hollandaises pédalent langoureusement bien droites sur leur vélo massif équipé d’un paniers et de sacs. Un bouquet de tulipes émerge de l’un d’eux. Elles sont habillées de couleurs plutôt sombres sauf l’une d’elles qui porte un foulard de laine rouge flamboyant. La lenteur du mouvement des jambes et le doux balancement des épaules qui l’accompagne font office d’un ballet, un hymne à la lenteur qui contraste après avoir filé sur les autobahns allemandes. 
 
La petite ville de Venlo n’est pas très loin et je décide de m’y rendre à pied question de m’immerger dans cet environnement qui me plaît. Avant de poursuivre ma route, je vais tenter d’y trouver de quoi satisfaire mon estomac qui commence à s’impatienter. La campagne fait peu à peu place à la ville avec ses maisons bien propres aux grandes fenêtres d’où l’on peut voir dans le moindre petit détail ce qui se passe à l’intérieur. Puis des commerces apparaissent, un fleuriste et une Bakerij, une boulangerie.  Je m’y arrête.  C’est assez achalandé vu la petitesse de l’établissement et j’hésite un peu avant de faire mon choix. Je ne comprends pas un mot de ce que les gens disent, la langue a une sonorité gutturale étrange. J’y vais pour des biscuits aux amandes. Péniblement, je paie avec la monnaie locale que Piet m’a changée pour des drachmes grecques et je ressors avec mon petit sac.  Au moment où je m’apprête à l’ouvrir, une dame d’âge mûr m’approche et me demande:
 
-     Vous parlez anglais?
-     Oui, naturellement.
-     Vous êtes étranger?
-     Oui, je viens d’arriver en Hollande, je suis Canadien français.
-     Est-ce que nous pouvons vous aider?
-     Oui, merci. Est-ce que vous pouvez m’indiquer la route pour se rendre à Nijmegen (que je prononce comme ça se lit)?
-     Je ne connais pas cet endroit, c’est bizarre.
-     Je lui montre mon papier.
-     Elle s’exclame: Ah Naiemeren! (le r étant prononcé comme un j espagnol) attendez une minute, je vais en parler à mon mari.
 
Son mari attend dans l’automobile un peu plus loin, deux enfants sont assis à l’arrière. Elle revient deux minutes plus tard.
 
-     Si vous voulez nous allons vous y conduire, ce n’est pas très loin, mais avant nous devons passer à la maison pour manger.  Si vous voulez nous accompagner, vous êtes bienvenu.
 
Je suis complètement ébahi de cette proposition par cette dame tout à fait conventionnelle et qui par gentillesse me rend service, comme ça, sans avoir rien demandé ni même espéré. Comme arrivée dans un pays inconnu, on ne fait pas mieux. Je la suis et elle m’offre la place avant. Je lui fais signe que je peux aller à l’arrière avec ses deux enfants, un garçon et une fille d’environ 6 à 8 ans, mais elle insiste et je m’installe à côté du chauffeur, un homme à l’allure tout aussi conventionnelle et aimable. Tous se présentent, incluant les enfants gênés et qui ne parlent pas anglais. Le mari me dit que sa femme et lui jugent important de montrer à leurs enfants à aider les gens quand on en a la possibilité. « La générosité chrétienne doit se traduire par des gestes et non seulement des paroles ». Ceci expliquant cela, n’enlève pourtant rien à la beauté de leur geste et à mon ébahissement. Je viens d’un pays avec une forte tradition catholique et je n’ai jamais entendu parler de gestes semblables. Leur maison est tout près et j’aide à transporter les sacs de victuailles à l’intérieur.  
 
La maison est semblable à celles que j’ai vues plus tôt, de taille modeste avec de grandes fenêtres impeccables qui permettent de bien voir qu’à l’intérieur tout est en dans un ordre absolu. Le père m’invite à passer au salon pendant que la maîtresse de maison prépare le repas: « rien de compliqué, on a acheté du tout préparé, des boulettes typiquement hollandaises ». 
 
Effectivement, après quelques minutes nous passons à table. Brièvement, le père récite le bénédicité pendant que tout le monde se recueille, moi y compris. Ce sont des catholiques pratiquants, j’apprends qu’en Hollande le sud est catholique et le nord protestant. Je leur fais part qu’au Québec, nous étions très catholiques, mais que depuis les années 60, la pratique est en forte baisse.  Je ne me doutais pas que leur pays avait gardé une telle ferveur religieuse, car à l’étranger, on associe plutôt les Pays-Bas à la tolérance aux drogues et à la prostitution, mais je n’aborde pas le sujet.
 
Les boulettes ne s’avèrent pas un chef-d’œuvre de la gastronomie, mais il me semble qu’un pieux mensonge n’est pas un grand péché en ce moment et je commente favorablement le repas dont la qualité principale vient de la générosité de l’intention. J’amène la conversation sur la différence existant entre les Pays-Bas et la Hollande. Le père me répond que la Hollande du Sud et la Hollande du Nord sont deux provinces des Pays-Bas, et comme elles sont de loin les plus peuplées et que les principales du pays s’y trouvent, on confond les deux. Le repas ne traîne pas et j’insiste pour aider à desservir, ce qui ne semble pas dans les traditions de la maison. Puis nous reprenons la route.
 
Le petit village où habite Kevin est situé au nord du Rhin, tout près de Nijmegen. On m’explique que les Canadiens sont très bien vus ici, car ce sont eux qui ont libéré les Pays-Bas du joug allemand en 1945. À l’automne 44, ils se sont justement arrêtés ici, au sud du Rhin. Les Allemands avaient détruit tous les ponts et c’était compliqué d’avancer d’avantage, car le fleuve offrait aux Allemands une protection naturelle très efficace. Ceux au nord ont connu un hiver affreux: la famine.  Les Allemands ont vidé le pays de tout ce qui pouvait se manger pour approvisionner les leurs. La situation n’était guerre meilleure pour le peuple là-bas, admit mon interlocuteur, démontrant ainsi une sensibilité pour les citoyens jadis ennemis. Donc dans la zone qui est restée occupée pendant l’hiver 44/45, les gens mouraient véritablement de faim.  Il ne restait plus un animal dans le zoo d’Amsterdam, ni un canard, ni une grenouille dans les canaux. C’était la survie difficile à imaginer dans nos pays dits civilisés. Il me raconte que la Hollande aéchappé à la Première Guerre et avait un statut neutre au début de la Deuxième, mais que Hitler l’a rompu, car il voulait contourner par la Belgique la ligne Maginot, que les Français avaient construite à la frontière allemande. Il a fallu 4 jours aux Allemands pour envahir complètement la Hollande, soit exactement le temps nécessaire aux Panzers pour traverser le pays!
 
Le couple insiste pour me reconduire à la porte, mais je refuse alléguant, que je vais marcher un peu. Je veux surtout éviter l’embarras si jamais l’adresse n’est pas la bonne. Je salue toute la famille, les enfants me lancent de beaux regards, je crois qu’ils sont bien contents d’avoir rencontré un étranger. Ils ne se doutent pas que leurs parents viennent de leur donner toute une leçon de vie. Un jour, qui sait, peut-être qu’un autre étranger sera dépanné, mais cette fois-là par la nouvelle génération.
 
Le village est composé de maisons neuves, le coin a souffert de la guerre et tout a dû être rebâti. Modestes et en rangée, on y retrouve les mêmes grandes fenêtres impeccables qui donnent sur des intérieurs en parfait ordre et aux styles similaires. Je trouve l’adresse, sonne. Une blonde pimpante m’ouvre avec un grand sourire. 
 
-     Est-ce que vous parlez anglais?
-     Peu, qu’elle me fait en mimant des deux doigts.
-     Suis-je bien chez Diderek?  Je n’ose pas tenter de prononcer le nom de famille.
-     Oui, pas ici.
-     Moi, ami de Kevin
-     Oh ya! 
Elle semble maintenant comprendre pourquoi cet étranger vient cogner a sa porte.
-     Entre, Diderek bientôt ici.
 
J’entre et je peux constater qu’elle est bien aguichante avec sa blouse blanche ajustée où transparaît son buste mis bien en évidence par son soutien-gorge, ses pantalons moulant sa taille fine et ses fesses bien rondes. Elle m’invite à prendre le café et se dandine dans la cuisine entre les différentes armoires d’où elle sort la cafetière, le café, le lait et quelques biscuits.  Je prends plaisir à la regarder se pencher et se redresser Mon regard intéressé semble lui plaire. Je lui explique, en parlant très lentement, l’accueil extraordinaire dont j’ai bénéficié dans son pays. Je me garde une réserve pour lui dire que ça se poursuit très bien. On arrive à se parler un peu, elle m’explique que Kevin et Marie-Claire, donc elle est ici, vont venir souper ce soir, mais ce sont surtout des regards et des sourires que nous échangeons, puis son mari, Diderek, arrive. Je m’attendais à un grand sportif au physique athlétique pour compléter le couple, mais c’est un petit avec une moustache, des lunettes et un air plutôt sérieux qui se présente. Il est d’une extrême gentillesse et se dit très heureux de me voir arriver. On discute un peu puis il me parle de sa passion: les horloges mécaniques. Il m’invite à visiter son atelier où une cacophonie de tic tac de multiples horloges nous accueille. Il me montre certains mécanismes plus originaux que d’autres afin de faire sortir différents oiseaux de leur cachette pour marquer l’heure. Les tablettes sont remplies d’outils et de mécanismes, le tout dans un ordre bien germanique. Je repense à sa Maryline Monroe et je me dis quel couple drôlement assorti quand même.
 
Je comprends que c’est le patron de Kevin et maintenant de Marie-Claire. Ils vont arriver sous peu pour le repas, en Hollande on mange tôt, ils ont gardé leurs traditions paysannes.  Comme de fait, ça sonne à la porte. Je reste un peu en retrait pour faire une surprise.
 
-     Hey, Daniel, tu es venu?
-     Eh oui, imagine que j’ai eu un lift en camion, de Grèce jusqu'à Venlo, pas très loin d’ici.
-     Wow !
-     On est même venus me reconduire jusqu’à la porte!
 
Puis nous repassons à l’anglais, par politesse pour nos hôtes, même si Marie-Claire en a une maîtrise plutôt moyenne. Ils se plaisent bien dans le coin, le travail n’est pas passionnant, mais est assez bien rémunéré. Je demande si ce serait possible que j’y travaille aussi. Diderek me dit qu’ils cherchent toujours de la main-d’œuvre, ce n’est pas facile à trouver dans la région, mais comme je suis d’un pays hors de la communauté européenne, il faudra faire une demande de permis de travail et il s’offre pour le faire. J’apprends alors que Kevin a la double citoyenneté canadienne et britannique, étant originaire d’Irlande du Nord. Il m’offre de passer au bureau lundi matin pour compléter la demande.
 
L’ambiance est sympathique et je constate que les trois forment une bonne équipe. Un peu comme chez ma famille précédente, nous restons bien assis pendant que la femme, Anne, fait le service. Il faut dire qu’elle ne peut pas vraiment participer à la discussion qui se déroule en anglais. Puis, on m’explique que Kevin et Marie-Claire partagent une chambre dans une maison de pension pas très loin et que je pourrais probablement en louer une en attendant de trouver autre chose. Ils sont en recherche et plusieurs possibilités s’offrent, mais le logement est un problème dans ce petit pays surpeuplé. 
 
Nous quittons assez tôt, Diderek et sa femme semblent un couple assez tranquille et le souper a été peu arrosé, une petite bière chacun. Il vient nous reconduire au logis de Kevin et Marie-Claire. C’est une grande maison bourgeoise  en pleine campagne qui a la particularité d’être habitée par des réformistes hollandais très conservateurs, comme il y en a beaucoup dans la région, et ils n’ont ni télévision ni radio et le dimanche toute la famille, les enfants compris, reste bien endimanchée pour prier. Voilà une autre surprise!
 
Je rencontre le père de famille qui me fait visiter la chambre et m’explique les règles à suivre. Il y a une cuisine commune pour les locataires, nous sommes les seuls en ce moment. Le tarif est raisonnable, mais je ne pourrai tenir le coup bien longtemps.
 
Kevin a les cheveux roux très longs, qu’il entoure parfois d’un des foulards qu’il a ramenés d’Asie. De taille moyenne, il a les yeux bleus fuyants, qui deviennent vitreux au fur et à mesure que son niveau d’alcool monte,  et un sourire charmant… quand il le montre.  Il a grandi à Schefferville où il est arrivé à l’âge de six ans. C’est un endroit très particulier, une ville minière dans le Grand Nord du Québec où l’essentiel de la population est composé d’ouvriers venant d’un peu partout et travaillant dur à la mine et de deux groupes d’Amérindiens parlant chacun sa propre langue car issus de deux groupes linguistiques distincts. En plus, les Montagnais, ou Innus, parlent français comme langue seconde et les Naskapis, anglais. Le père de Kevin est un cadre aux ressources humaines et possède une petite affaire de  photographe qu’il gère dans ses temps libres. C’est un des rares intellectuels de la place.  Kevin nous raconte qu’il a de bons contacts avec les Amérindiens contrairement aux autres ouvriers qui sont plutôt racistes. Il a grandi, un peu à part entre ces solitudes et demeure fondamentalement solitaire. Il arrive d’Asie. Il se rendait en Inde, mais a fait demi-tour en Afghanistan, qui était, selon lui, un paradis primitif sur terre.
 
Marie-Claire vient de Reims, pays du Champagne. Elle a l’air de tout sauf justement d’une princesse déjeunant au Champagne tous les jours, quoiqu’elle a une certaine classe grâce à sa culture et un savoir-vivre venu probablement de ses origines familiales plutôt intellectuelles. Elle roule sa bosse depuis quelques années.  Entre autres,  elle a fait un long périple en Amérique du Sud qu’il l’a marquée. Elle est toujours d’une bonne humeur réservée, calme et lucide. Elle est en quelque sorte notre grande soeur sur qui on peut compter. Elle a aussi de jolis yeux bleus, une chevelure brune qu’elle garde elle-même plutôt courte, mais pas nécessairement à son avantage. Elle tente de garder une taille mince, mais ses efforts restent sans grands résultats.
 
Nous prenons un verre en parlant tout bas. Kevin et Marie-Claire m’expliquent leur vie ici. Bien sûr, la maison n’est pas idéale, mais c’est temporaire. Par contre, à Tiel, une petite ville toute proche, il y a des jeunes sympathiques et la Hollande est un pays particulier où il fait vraiment bon vivre malgré le climat maussade. D’ailleurs, demain soir ,il y aura une petite fiesta et je pourrai juger par moi-même.
 
Le lendemain, le ciel reste gris, mais nous dispense de pluie.  Nous décidons de nous rendre à Tiel à pied. C’est à trois kilomètres que nous allongeons en empruntant une petite route sur la digue qui domine les alentours. J’ai droit à mon cours Pays-Bas 101. On le sait, les Pays-Bas sont bas, en partie sous le niveau de la mer, et doivent être protégés de la mer du Nord. Mais ce n’est pas tout: ils doivent aussi se protéger des cours d’eau.  Nous sommes ici dans une zone artificielle dans ce qui devait être jadis un genre de bayou du Rhin. Le fleuve, avant de se jeter dans la mer du Nord, se subdivisait en une infinité d’embranchements dans un immense marécage où vivaient précairement les Bataves, les ancêtres des Hollandais, un peu comme les Cajuns en Louisiane. Petit à petit, ils ont protégé des zones pour vivre au sec. La région où nous sommes est coincée entre le Rhin et le Wall et serait inondée une partie de l’année, n’eussent été ces digues. Les Moulins à vent seraient à pomper l’eau des canaux vers le fleuve situé un peu plus haut. Mais ici, ils n’ont pas survécu à la guerre. Comme ailleurs, ce sont de grosses pompes diesel qui font le travail.
 
Du haut de notre promontoire où circulent quelques voitures et plusieurs cyclistes, nous avons une belle vue sur le Wall qui a un débit impressionnant.  Ce qui me frappe, c’est le ballet des barges qui se suivent, se dépassent et se croisent à un rythme étonnant. Un monde en soi. Chaque barge est plate, mais à l’arrière, une petite cabine fait office de maisonnette avec la coquetterie de celles sur terre: des rideaux de dentelle, des pots de fleurs, un vélo en évidence et parfois une petite voiture. C’est une véritable artère qui pompe une infinité de matières vers les usines hollandaises, allemandes et suisses et qui retourneront en produits finis au même port de Rotterdam pour être embarqués dans des navires transatlantiques qui sillonneront la planète. L’activité sur le cours d’eau contraste avec la campagne environnante.
 
Tiel est une petite ville tranquille, mais moins conservatrice que la campagne qui l’entoure. Une école d’agriculture biologique attire une jeunesse marginale venue des quatre coins du pays. Le groupe que fréquentent Kevin et Marie-Claire est essentiellement composé de ces étudiants. Ils se rencontrent les samedis matins, jour de marché,  au café turc où l’on peut traîner sans gêne, un îlot de Turquie dans ce pays de besogneux. Aujourd’hui, il y a une fête dans la salle communale de l’école d’agriculture pour souligner on ne sait trop quoi et, comme il n’y a pas grand-chose à faire ici, tout le monde y sera et il y aura à boire et à grignoter.  C’est aussi une occasion pour avancer nos recherches  d’un hébergement plus adapté à notre situation.
 
La salle est plutôt grande pour le nombre de jeunes présents. Tous ont l’allure bohémienne toutefois bien propre, mais sans la petite touche personnelle des Français. On est ici en pays protestant et on reste sobre.  Ceci dit, ils ont belle allure et le regard franc. On me présente et je suis bien accueilli.  Il y a peu d’étrangers qui s’aventurent aussi loin d’Amsterdam et ils en sont enchantés.
 
Je discute avec plusieurs d’entre eux dont Paul, un peu plus âgé que les autres et qui a terminé ses études depuis deux ans. Il est resté ici où il survit en faisant des petits boulots chez les paysans du coin.  Il me fait part qu’en ce moment c’est la saison de la taille des arbres fruitiers, c’est la région, et que peut-être il pourrait me trouver quelque chose.  Il m’invite à passer une journée avec lui cette semaine pour apprendre la technique avant de proposer ma candidature. J’accepte avec plaisir. Un autre, Kees, me propose un vélo qui traîne chez lui, il faut simplement réparer une crevaison et trouver un cadenas pour le verrouiller. Nous convenons de nous voir mardi. Tous parlent anglais, parfois en cherchant quelques mots, mais nettement mieux que la majorité des Québécois. Il faut dire que leur pays est petit et qu’à part en Flandre, on ne va pas loin avec le néerlandais que pratiquement aucun étranger ne parle, mais il est apparentée à l’anglais, ce sont des langues germaniques. En fait, les Anglais viennent plutôt du coin et son débarqués sur leur île en bousculant les Celtes déjà sur place. Comme Kevin a une méthode « Dutch In Three Months », j’ai bien l’intention de m’y mettre pour faciliter les liens et également par curiosité afin de voir le fonctionnement d’une autre  langue germanique.  Nous quittons avant la fin pour ne pas rater l’autobus et nous lever tôt le lendemain.
 
Au lever du jour, nous émergeons de la maison sous un crachin transperçant. Le car n’est pas loin et à l’heure. Même en pleine campagne, le transport en commun est omniprésent. En quelques minutes, nous sommes en vue de l’usine qui est située à l’extérieur de la zone protégée par la digue, car elle existait avant. Parfois un service de chaloupes assure le transport des employés. C’est une vieille usine de fabrique de briques qui a connu de meilleures années, mais produit bon an mal an des palettes de briques terracotta qui s’empilent dehors à la vue et à la main de tous. 
 
Kevin me reconduit au bureau où j’ai rendez-vous avec Diderek. Celui-ci nous accueille avec un grand sourire et me fait signer les papiers à remettre à la mairie de Kesteren située à quelques kilomètres. Il a confiance dans la réussite de la demande, car l’entreprise a de la difficulté à trouver de la main-d’œuvre dans ce coin perdu. Le pays fait bien appel à des Turcs, pourquoi pas à un Canadien? Diderek est courtois, mais la rencontre est brève, on voit qu’il est au travail et doit aller vaquer à ses tâches.
 
La pluie s’est arrêtée et je me rends à pied vers la mairie, situé à environ 5 km par une route de campagne bordée d’une piste cyclable. Cette campagne est bien différente de celles dont j’ai l’habitude. Tout est aménagé: peu de clôtures, elles sont remplacées par de petits canaux d’irrigation qui quadrillent ce pays plat. Des vaches paissent paisiblement dans les champs libres d’arbres fruitiers. J’ai appris la veille que les Pays-Bas sont le quatrième exportateur de produits agricoles de la planète malgré sa petite superficie. Chaque mètre gagné sur l’eau est utilisé à son plein potentiel. Les maisons sont construites sur des espaces spécifiques et doivent respecter des règles qui créent une harmonie d’ensemble. Je suis aux antipodes de mon pays sans fin et anarchique. Ça me plaît.
 
À la mairie, je suis accueilli avec curiosité: on se demande bien ce qu’un Canadien vient faire ici et en plus pour travailler dans une usine de briques. Mais bon, on complète le tout, me remet une copie et applique un gros tampon sur mon passeport. Au moins, en cas de refus, ça me fera un souvenir!
 
Le lendemain, je vais à mon rendez-vous avec Kees. Il a un vélo gris qui dort dans un hangar. Ce n’est pas un de ces magnifiques vélos costauds hollandais noirs que je regarde avec envie depuis que je suis arrivé, mais il va me donner la liberté d’explorer le coin sans les contraintes ni le coût de l’autobus.  Je constate rapidement qu’il est connaisseur pour l’entretien des vélos.  Rapidement, la roue arrière est retirée, le pneu déjanté et la chambre à air gonflée et mise dans un bassin. On réalise que l’air sort de la valve qui peut se réparer et justement, il a tout ce qu’il faut. Le temps de le dire, le vélo est remonté, la chaîne graissée et le siège et le guidon ajustés à ma taille. Il me fait signe de l’essayer et rentre dans la maison en vitesse pour en ressortir avec un petit cadenas. 
 
-     Je l’ai trouvé hier en faisant du rangement!
-     C’est assez solide? À Montréal je ne ferais pas deux jours sans me faire voler mon vélo!
-     À Amsterdam aussi, mais ici, plusieurs ne les verrouillent même pas.
 
Pour le remercier, je lui offre d’aller prendre une bière, mais il refuse, car il doit retourner finir un travail.  
 
-     Profite bien de ce vélo, il est à toi maintenant!
-     Danku vell Kees. 
 
Je repars bien fier sur ma monture: j’ai l’impression de faire un avec ce pays qui me plaît.   Je suis charmé par la gentillesse de ses habitants, Kees aurait aussi bien pu me le prêter ou encore me le vendre, mais non, il me le donne.  C’est sa façon à lui de m’accueillir dans son pays comme ses ancêtres l’ont fait pour plusieurs libres penseurs rejetés de leur pays. En pédalant nonchalamment, comme l’on peut se le permettre en terrain plat,  je revois tous ces gens si différents, catholiques, protestants et marginaux cohabitant sur ce petit espace aménagé avec soin et je me dis que ce pays, encore une monarchie, est peut-être le royaume de la tolérance.
 
En rentrant, j’arrête chez un paysan qui annonce sobrement pommes et poires à vendre. J’aime les pommes et les poires et encourager les paysans du coin permet de joindre l’utile à l’agréable. Un homme à la démarche digne sort de la maison et me répond, poliment,  mais avec réserve.  Il est grand et costaud avec les traits rudes de celui qui a passé sa vie à travailler au grand air.  Je lui demande un kilo de pomme et un kilo de poires. Il remplit deux sacs en papier et m’indique le prix. Après avoir payé, il me demande: 
-     Anglais? 
-     Non, Canada! Alors il me fait un grand sourire. 
-     Canada, très bien! Il reprend mes sacs et rajoute quelques pommes et quelques poires.
-     Canada, bon ami de la Hollande!
-     Dank U well! (merci beaucoup)
 
Il me salue lorsque je m’éloigne sur ma monture. Les Canadiens qui s’arrêtent ici acheter des fruits ne sont sûrement pas légion et je bénéficie du sacrifice de nos compatriotes qui ont mis fin à ce qui a été probablement les années les plus pénibles de la vie de cet homme.
 
Le lendemain, je profite de ma liberté sur deux roues pour me rendre chez Paul en vue de ma leçon de taille d’arbres fruitiers. On doit d’abord  y prendre nos outils, essentiellement deux longues perches munies d’une scie, avant de se rendre au verger. Il m’accueille avec l’inévitable café, hospitalité néerlandaise oblige, puis nous nous rendons en vélo munis de notre lance, deux véritables Don Quichotte, mais aucun moulin en vue: « Ici, ils n’ont pas survécu à la guerre » me dit Paul.  
 
Le principe est simple, on doit tailler les arbres pour en faire des parasols, donc toutes les branches qui poussent à la verticale doivent être coupées. Je me mets à la tâche et assez rapidement, je comprends le principe. Paul me surveille de près, on n’est pas en Grèce ici, les Hollandais sont consciencieux et perfectionnistes, même s’ils ne sont pas tous horlogers. 
 
Nous passons quelques heures ainsi. Petit à petit, mes épaules commencent à chauffer.  Même si le travail n’est pas dur, travailler les bras en l’air fait son effet à la longue. Au moment où je commence à en avoir assez, Paul me signale que ce sera tout pour aujourd’hui. Il voit que je peux faire le travail et va s’informer si je peux l’accompagner pour la suite des choses. Il m’invite à rejoindre un groupe de la bande pour aller marcher dans un bois pas très loin. Je suis bien curieux d’arpenter une forêt hollandaise et j’accepte.
 
Nous nous entassons à 5 dans une 4L qui a de l’âge, mais collabore bien. Nous roulons une vingtaine de minutes puis nous stationnons près d’un boisé. Paul prend les devants et nous le suivons en silence, car il marche d’un bon pas. La forêt est composée de feuillus dénudés par l’hiver, le sous-bois est couvert de feuilles mortes et de quelques arbustes encore verts. Des sentiers apparaissent ici et là sans aucune indication. Paul semble savoir où aller: tantôt il en prend un à droite ou tantôt il prend à gauche. Nous marchons comme ça un petit moment, puis il s’arrête. Je lui fais la remarque que j’espère qu’il sait où il va, car ça ne semble pas évident de s’y retrouver. Il me répond que non, mais ce n’est pas grave, car le boisé n’est pas très grand et il est entouré de rues qui nous ramèneront à la voiture. Je lui conseille de ne pas faire de même s’il vient au Canada, il risque de s’y perdre et la prochaine route peut être très loin, s’il y en a une! Le petit groupe rigole de ma remarque.  Comme de fait, nous retrouvons une rue puis la voiture.
 
De retour à Tiel, ils m’invitent à aller manger de la pizza chez Geret et Aneke, le seul couple du groupe, semble-t-il. Ils habitent une grande pièce au plafond haut avec un mur couvert de jolies fenêtres antiques. Geret a construit une plate-forme en bois à l’arrière qui sert de chambre. Le salon est composé de gros coussins et d’une grande table basse où nous mangeons la pizza arrosée de Heineken.  À la fin du repas, un des convives sort un petit bloc de haschisch et roule un gros joint, pas comme ceux qu’on roule chez nous, mince et difforme avec peu de tabac, mais plutôt triangulaire avec trois papiers à cigarettes, pas mal de tabac et un filtre en carton. Il prend bien son temps et fait le tout avec minutie. Le résultat est beau à voir et sent bon. J’en profite pour leur demander si c’est légal ou non ici. Geret m’explique que ce n’est pas légal, mais toléré. Il faut aller dans les coffee shop pour en acheter, mais le groupe a développé un système. Comme il est interdit pour les postiers d’ouvrir les colis aux Pays-Bas, à tour de rôle l’un des membres se rend au Népal où le groupe a des contacts. Pendant son séjour, il envoie de petites quantités par la poste aux autres membres. Leur haschich est donc pur tel que produit là-bas. Les économies réalisées permettent  un produit de belle qualité à bon prix et un séjour là-bas tous frais payés. Décidément, le sens du commerce des Hollandais est sans limites.
 
Le joint circule de main en main, certains passent leur tour, je décide d’en prendre une petite bouffée et wow, c’est fort! Je suis vraiment sonné et le retour à la maison est ardu.
 
Le vendredi soir arrive, Kevin et moi planifions de sortir à Tiel. Marie-Claire, fatiguée de sa semaine, décide de rester à la maison. Nous nous rendons à pied, Kevin n’ayant pas de vélo. Dans le petit centre, apparaît un bar avec un néon: Guiness. Kevin me prend par le bras, attiré comme un aimant: « Viens Daniel, il faut que tu goûtes ça! ».
 
Nous nous assoyons au bar, comme c’est la coutume ici, et enfilons les Guiness l’une après l’autre. Petit à petit, Kevin est plus volubile. Nos voisins s’intéressent à nous et engagent la conversation qui va un peu dans toutes les directions, mais en gardant un thème central: la vie dans ce pays que l’on connaît peu. Ils sont de bons conteurs et sont fiers de leur pays, mais sans arrogance, avec une modestie attachante. La soirée avance, le temps passe, les Guiness se vident et nos têtes s’étourdissent, mais pas au point de ne pouvoir revenir sur nos pas vers la maison perdue dans la campagne où une lumière est encore allumée. Le paternel veille. Nous rentrons discrètement et filons au lit.
 
Le lendemain, c’est samedi, jour de marché, jour de la rencontre au café turc. Marie-Claire est en pleine forme, nous un peu moins, mais l’air de l’hiver, humide et frais nous remet d’aplomb. Le marché est modeste, mais on y trouve plusieurs légumes d’hiver à bon prix. Certains connus: pommes de terre, carottes, betteraves et choux de Bruxelles. D’autres moins: bettes à cardes, autres feuillus verts et tubercules aux formes diverses. Le tout est appétissant et les paysans bien en chair sont accueillants malgré leur anglais limité. Après avoir rempli nos cabas, il fait bon se réfugier dans la chaleur du café turc. 
 
Celui-ci a gardé son allure hollandaise: des tapis rouges couvrent le sol, des tables, des chaises et un bar en bois bruns meublent la place. La vitrine est couverte de lierre grimpant plus ou moins bien entretenu, ce qui ne fait pas hollandais du tout, et diverses peintures et affiches plutôt quelquonques, mais qui rappellent la Turquie. Quelques hommes turcs traînent en étirant un café pendant des heures, mais l’essentiel de la clientèle est composé de jeunes aux cheveux longs, que j’ai pour la plupart rencontrés lors de la soirée de dimanche dernier. On se sent un peu en famille et j’aime bien ce sentiment dans un pays étranger avec des gens devenus familiers. Comme si je devenais quelqu’un d’autre, une nouvelle personne: Daniel Hollandais!
 
Au fil des discussions, nous apprenons qu’il y a une maison d’étudiants à Kesteren où il y aurait peut-être une chambre de libre sous peu. C’est un peu loin, à une dizaine de kilomètres, mais il y a des bus et ce n’est pas très loin de Echteld où travaille Kevin et Marie-Claire.
 
Nous rentrons chez nous où j’ai prévu préparer une soupe à l’oignon gratinée au Gouda, un plat substantiel et bon marché. En entrant, nous croisons une jeune fille plutôt jolie. Elle se présente, Anna-Maria, et nous apprend que c’est la plus âgée des enfants de la maison. Elle nous explique qu’elle étudie dans le nord du pays et revient à l’occasion pour passer la fin de semaine. Elle est curieuse et s’informe assez longuement de nous avec ses yeux pétillants puis elle retourne dans les appartements familiaux « Je dois rentrer maintenant ». Kevin et moi nous jetons un regard d’appréciation, mais Marie-Claire nous conseille de rester tranquilles: « Vous savez dans quel genre de famille nous sommes et nous n’avons pas encore d’alternatives de logement! »
 
Comme de fait, le lendemain, Kevin et moi croisons le père qui en profite pour nous faire la leçon. Ce n’était pas très bien vendredi d’être sortis et revenus tard et d’avoir abandonné ainsi Marie-Claire. Nous tentons  d’expliquer que ce n’est pas dans nos habitudes, mais nous n’insistons pas pour ne pas prolonger la discussion. Manifestement, nous vivons sur deux planètes différentes et l’urgence de trouver un autre lieu devient évidente.
 
La semaine reprend, je continue mes explorations en vélo et progresse lentement dans mon Dutch In Three Months. Après les chiffres, incontournables pour faire des achats et les formalités de politesse, j’attaque la formulation des diverses heures de la journée qui de démarque de ce que je connais. Heure est uur, ça va, mais au lieu de dire 2 heures et demie, on dira plutôt la demie 3. S’il est 2 heures 25 on dira 5 pour la demie 3. C’est une façon de voir le temps qui me fascine, car au lieu de voir le temps qui passe, ils anticipent celui qui s’en vient. Les paresseux peuvent s’imaginer qu’ils comptent le temps qu’il reste pour finir leur journée de travail, mais je soupçonne plutôt que ce peuple laborieux mesure le temps disponible pour terminer toute la besogne à faire. Intriguant. 
 
Je croise Paul qui m’annonce que ce ne sera pas possible de travailler avec lui car je ne suis pas un citoyen européen. La fin de semaine, nous retournons au marché, puis au café turc. À la maison je revois Anna-Maria avec qui j’ai une longue discussion dans le jardin familial où je réponds à ses nombreuses questions sur mon parcours.  Elle fait des études, mais ne sait pas trop vers quoi s’orienter. Les arts et la littérature l’intéressent, mais ce ne sera pas évident de faire accepter ce choix par ses parents.
 
Nous flânons à la maison. En après-midi Kevin croise Anna-Maria et sa jeune soeur et les invite à prendre le thé.  Elles acceptent et l’accompagnent à notre cuisine où je le rejoins. À peine a-t-il le temps de préparer le thé que la mère fait son entrée en furie et ordonne à ses deux filles de retourner dans la section familiale. Plus tard, en début de soirée, la plus jeune soeur remet une lettre à Marie-Claire. Elle est à mon intention. 
 
C’est une lettre d’Anna-Maria. Elle explique qu’elle vit maintenant chez sa tante dans le nord de la Hollande parce que ça ne fonctionne plus du tout avec ses parents, elle ne peut plus vivre selon leurs strictes règles de vie. Elle vient rarement dans sa famille et si elle est revenue c’était suite à notre rencontre de la dernière fin de semaine. Elle voulait me connaître d’avantage, car elle me trouve attirant. Elle se sent amoureuse de moi et me laisse ses cordonnées pour que je puisse lui téléphoner chez sa tante où elle est beaucoup plus libre.
 
Ouf! Quelle histoire! Oui, je la trouve charmante, mais ça me semble pas mal trop chargé comme situation.  Je vais montrer la lettre à Kevin et à Marie-Claire. Kevin trouve que c’est toute une belle histoire, mais Marie-Claire, plus raisonnable et plus sensible à la réalité féminine, me dit que c’est  classique pour une jeune femme privée de liberté de s’enticher follement du premier bel aventurier qui passe et me déconseille fortement d’y donner suite. 
 
Le lendemain, le père vient nous voir et nous annonce que notre présence perturbe leur famille. Il est prêt à garder Kevin et Marie-Claire, qui selon lui formait un petit couple tranquille avant mon arrivée, mais ne prolongera pas mon séjour qui arrive à terme. Il quitte, fermant ainsi la porte à toute discussion. On se regarde et, que voulez-vous, je devrai partir dès le lendemain. Les démarches avancent pour la chambre de Kesteren, mais rien n’est encore conclu.
 
Nous avons un souper prévu chez Diderek, ce sera l’occasion de faire mes adieux et de le remercier pour son initiative. Quand nous arrivons, nous annonçons assez rapidement la triste nouvelle, ce sera mon souper d’adieu, car je dois quitter le lendemain. On leur parle également des démarches pour Kesteren. Un peu plus tard, Marieke agrippe Diderek par le bras et ils vont discuter dans la cuisine. Au retour, Diderek m’offre de passer quelques jours chez eux, le temps de voir si le dossier de Kesteren aboutit. Marieke suit la conversation avec un grand sourire. Un peu mal à l’aise, j’accepte. Elle insiste pour venir prendre mon bagage le lendemain et je la suivrai en vélo. Je refuse, mais elle insiste, finalement, j’accepte.
 
J’imagine ce qui trotte dans la tête de notre logeuse réformiste quand elle voit la pimpante Marieke sortir de sa voiture pour prendre mon bagage! Elle doit bien se demander quel cirque est débarqué dans leur maison si tranquille et hors du temps. Si elle savait ce que m’a écrit sa fille, pas sûr qu’elle s’en remettrait. 
 
Marieke m’attend devant chez elle, m’invite à ranger mon vélo puis à monter avec elle pour faire des courses. Elle me demande s’il y a des trucs que j’aimerais manger ou boire, peut-être un  vin rouge, mais pour le reste, qui vit à Rome vit comme les Romains. Elle circule dans le magasin, bien à son aise, et les courses se font rapidement.  Elle refuse catégoriquement que je partage les frais. Nous nous retrouvons à la maison. Elle se dandine d’un côté à l’autre de la cuisine pour placer le tout. Elle a pris soin de se vêtir à son avantage et ça ne me laisse pas indifférent, car elle est vraiment bien faite, mais en même temps  je suis mal à l’aise. Puis elle m’offre le café, que j’accepte. Nous discutons un peu, son anglais est assez rudimentaire et mon néerlandais encore plus. Mais nous arrivons à communiquer. Elle me regarde avec désir et m’explique que dès qu’elle m’a vu, elle m’a trouvé attirant. Elle et Diderez sont mariés, mais leur vie amoureuse est très ennuyeuse. Je sens que ça va être difficile de résister à son charme et à ses avances. Nous montons pour aller me montrer ma chambre et déposer mon grabat. Dans les escaliers, à l’abri des regards, elle se retourne et se colle contre moi. Nous échangeons un brûlant baiser et je me mets à tâter tout son corps chaud et bouillant de plaisir. On en reste là…
 
Après avoir posé mes effets, Marieke propose d’aller visiter Nijmegen, j’accepte avec plaisir. Sur la route, je médite sur la situation. D’un côté Diderek est un gars vraiment bien qui emploie Kevin et Marie-Claire et entreprend des démarches pour moi, de l’autre, Marieke semble bien entichée et décidée à avoir une relation extra-conjugale avec moi et l’idée est loin de me déplaire. Je me dis que cette femme avec sa sexualité débordante va sûrement se laisser tenter par un autre, si ce n’est pas déjà fait, et peut-être est-ce aussi bien que ce soit moi qui ne suis que de passage. 
 
Une fois rendu à Nijmegen, j’ai une sensation étrange et je mets un certain temps avant d’en identifier la cause: la rue où nous marchons a une très légère pente! Nous marchons en nous frôlant régulièrement, nous sommes assez loin pour ne pas être reconnus. 
 
Nous rentrons à la maison et Marieke souligne que Diderek rentre à 16h30 précises, il est 15h. Elle me tire par la main dans l’escalier où nous trébuchons une deuxième fois. Cette fois-ci, nous allons un peu plus loin, mais elle me fait comprendre qu’il y a une limite: pas de pénétration. Je prends plaisir à caresser son sexe bouillant qui ne laisse aucun doute sur son désir. Elle explose bruyamment suite à mes manipulations et elle me rend la pareille. Le tout s’est fait assez rapidement, nous laissant tout le temps de nous replacer pour accueillir Diderek.
 
Je prétexte une petite fatigue pour me reposer lors de son arrivée et laisse à Marieke le soin de faire sa comédie, ce en quoi elle semble plutôt douée. Lorsque je redescends, Diderek m’offre une Heineken et nous discutons sur son cheminement. Il aurait bien aimé faire carrière comme horloger, mais le métier se perd et c’est difficile d’en vivre, son travail est un pis-aller nécessaire pour nourrir la famille. Nous discutons longuement sur la Hollande et son histoire qui est particulièrement intéressante. Elle a été la première puissance mondiale pendant 75 ans grâce à ses forces navale et économique. Les Hollandais étaient de bons constructeurs de navires, mais aussi savaient mieux naviguer que quiconque, et ils sont les véritables inventeurs du capitalisme tel que nous le connaissons aujourd’hui.  Les Anglais ont copié leur modèle et les ont surpassésgrâce à une population beaucoup plus nombreuse. La richesse des Hollandais trouve sa source dans le calvinisme, la religion dominante du pays.  S’enrichir est perçu comme un signe de bonne vie. Travailler fort oui, mais tout en restant modeste dans l’exhibition de sa fortune et austère dans son mode de vie, ce qui, on le convient, est une bonne recette pour accumuler du capital. Aujourd’hui encore, les Néerlandais sont des commerçants redoutables et ce n’est pas un hasard si Rotterdam est le plus grand port du monde.
 
Le repas passe vite, puis Diderek a à faire avec ses horloges. J’en profite pour aller me réfugier dans ma chambre avec mon livre.
 
Les jours suivants, le scénario se répète. L’appétit de Marieke semble sans fin et elle sait comment provoquer le mien. Elle a une collection de dessous affriolants, probablement pour tenter de dérégler le tic tac monotone de son horloger, mais qui a pour effet de faire ma pendule à heure fixe: un midi perpétuel.  Je découvre les plaisirs de la fine lingerie, la mode chez les bohémiennes étant plutôt de ne pas en porter.
 
Puis, nous recevons un téléphone de Kevin. Ils ont trouvé une chambre et elle sera libre dans une semaine. En attendant, un des autres résidents de la maison offre de m’héberger. J’accepte en lui disant qu’effectivement, c’est mieux de ne pas trop abuser de l’hospitalité de Diderek, mais sans trop entrer dans les détails.  J’éprouve quand même quelques regrets de quitter ma chaude hôtesse, mais des complications auraient fini par surgir tôt ou tard.
 
Marieke est un peu déçue, mais comprend la situation. Je quitte le lendemain, non sans avoir droit à un traitement royal avant de partir et je reprends la route avec mon vélo, mon sac à dos et les jambes molles.
 
La maison de Kesteren est à 4 kilomètres juste à côté de la gare, sur Stationstraat justement. C’est une grande bâtisse beige avec de grandes fenêtres, fonctionnelle, mais sans charme. Je dois sonner au numéro 4 chez Christian.
 
Il apparaît: assez grand, blond, ébouriffé, l’air un peu débraillé avec un sourire accueillant.
 
-     Bonjour Daniel, je t’attendais. Bienvenue à la maison. Ça me fait plaisir d’accueillir un Canadien.
-     Merci pour ton hospitalité. Ça me fait plaisir à moi aussi et tu me dépannes vraiment.
 
Il m’invite à le suivre. Sa chambre, sa pièce devrais-je plutôt dire, est au rez-de-chaussée. Il y a un lit, un coin bureau et un coin salon avec une table basse, qui sert de salle à manger. Les sanitaires sont à l’étage et il y a une cuisine commune. Il m’explique le fonctionnement de ce type de maison que j’ai aussi pu voir à Tiel et qui est assez répandu en Hollande où le logement est problématique. On cuisine dans une aire commune, soit seul ou à plusieurs selon l’envie du moment, l’habitude du groupe et des sous-groupes qui peuvent s’y former. On peut aussi y manger, mais si on préfère, on amène le tout dans sa pièce et c’est ce que font généralement les gens. La chambre de Christian s’écarte du modèle impeccable néerlandais que j’ai pu observer jusqu’à maintenant, mais reste acceptable. Je ne m’y sentirai pas trop coincé, moi qui ai plutôt une notion bohémienne de l’ordre. Il me remet une clef de chaque porte, car il doit se rendre à Wageningen en vélo, la ville où il étudie. 
 
Après son départ, je m’étends un peu sur le sofa où je dormirai, question de tester le confort et de me remettre de mes émotions du matin. Puis je vais visiter la cuisine, voir ce qu’elle contient et tombe sur Jap, un autre étudiant qui m’offre le café. Lui aussi étudie à Wagenignen, où il est à peu près impossible de se loger, mais se plaît bien ici.  Il vient du nord des Pays-Bas où l’on parle une autre langue, le Frislandais. Comme locuteur d’une langue minoritaire, il connaît plutôt bien la situation du Québec, mais on ne s’étend pas trop sur le sujet, car lui aussi doit quitter bientôt.
 
Les jours se suivent. Je lis, je me balade à vélo et j’offre de faire un peu de cuisine, ce qui ne semble pas le fort de ces jeunes hommes enchantés d’avoir un French Chef.  Christian fait le tour pour savoir qui veut se joindre à nos dîners et partager les frais et nous nous retrouvons de 3 à 6 selon les soirs. L’ambiance est agréable et mes collègues passent facilement de l’anglais au néerlandais. Samedi, nous prendrons possession de notre pièce et dimanche nous irons passer la soirée dans un petit bar illégal qu’un étudiant du coin a aménagé dans la résidence familiale.  Il faut en profiter, car il n’est ouvert que le dimanche soir.
 
Samedi matin, Marie-Claire et Kevin viennent me rejoindre pour s’installer dans la chambre que les locataires précédents, un couple que l’on ne voyait pas, ont quittée au petit matin.  Nos voisins nous offrent le nécessaire pour faire le ménage et ils nous ont déniché trois matelas, une table et quatre chaises dépareillées. C’est tout ce dont nous avons besoin, l’équipement de cuisine étant communautaire. Pour les remercier, nous les invitons pour le repas du soir. 
 
Je suis heureux de retrouver mes deux compagnons.  La promiscuité dans cette pièce ne m’inquiète pas trop. Autant Kevin est secret quand il n’a pas bu, ce qui arrive plutôt régulièrement, autant Marie-Claire est volubile. Tant que je n’aurai pas de travail, ils m’offrent l’hospitalité, mais je vais contribuer à la nourriture et cuisiner pendant la semaine. Kevin et moi, convenons de ne pas boire les jours où il travaille.
 
Le lendemain soir, avec trois de nos voisins, nous nous rendons au petit bar clandestin.  Il est situé à la sortie du village dans une grande maison. La porte est sur le côté, un luminaire Heineken apparaît au travers de la fenêtre. Nous y entrons, une demie-douzaine de jeunes sont assis au bar et nous accueillent avec enthousiasme. La pièce est toute en longueur et le bar la traverse d’un bout à l’autre. La décoration est bien réussie: on se croirait dans un véritable bar hollandais. D’un côté, les tabourets alignés, au centre, le bar parsemé de verres de Heineken, de paquets de tabac à rouler de diverses couleurs et du papier nécessaire; au milieu, trône la pompe à bière, de l’autre côté du bar se tiennent une petite blonde et le propriétaire du lieu.
 
Manifestement, l’arrivée d’étrangers n’est pas chose commune ici et l’ambiance est à la fête. On se présente dans le désordre, je n’arriverai jamais à retenir les noms, puis des verres de bière arrivent et d’autres suivent sans arrêt. Il y a quelques jeunes du village, mais essentiellement ce sont des étudiants des quatre coins du pays venus étudier dans la région et habitant le village à défaut de n’avoir rien trouvé en ville. Yan, notre hôte, se présente, nous sommes chez ses parents qui autorisent la chose à condition de rester raisonnables pour le bruit. Comme les murs sont très épais, il y a une bonne marge de manoeuvre. Puis mon regard rencontre celui de la petite blonde.
 
-     Mon nom est Grieche
-     Pardon? Pas facile à prononcer 
-     Grieche, dit-elle lentement (le G se prononce comme le J espagnol et suivi du R ce n’est pas évident)
-     Grieche.
-     Oui, c’est bon. C’est un dérivé de Gretel en Allemand. Tu connais le conte Hansel und Gretel?
-     Pas vraiment, mais j’en ai entendu parler.
 
Elle finit de verser un verre de bière et me le tend: « C’est de ma part ».
 
Je discute avec les uns et les autres. Tous ont une bonne maîtrise de l’anglais avec un accent plus ou moins prononcé. Ils sont bien curieux d’entendre parler du Canada et de ses grands espaces. Kevin est une étoile avec son Schefferville. Marie-Claire converse avec deux jeunes en retrait. La soirée avance, puis la cloche se fait entendre. Elle ne sonne pas la fin de la récréation, au contraire, c’est le signe qu’une personne offre la tournée. Tous ces jeunes coqs ne veulent pas être en reste, la cloche se met à sonner comme à Pâques! Je parle assez longuement avec Grieche qui est du village et étudie pour devenir enseignante. Elle est habillée très relax, elle a une belle taille fine, des cheveux blonds qui frisottent en désordre, de jolis yeux bleus pétillants, mais les traits de son visage ne sont pas justice à sa gentillesse et à ce qu’elle dégage.
 
Comme tous travaillent ou étudient le lendemain, le bar ferme tôt,  mais tous sont bien joyeux quand arrive l’heure.  Ils nous donnent l’impression de jeunes manifestement bien élevés et sérieux qui ouvrent les soupapes de temps en temps pour ensuite bien les refermer et continuer ainsi une longue tradition de Néerlandais besogneux et organisés, mais sachant profiter des plaisirs de la vie.  Un air de  Brel me tourne dans la tête: « Dans le port d’Amsterdam… »
 
Notre petit trio retourne vers la maison et nous passons au français pour faire un bilan de la soirée. Marie-Claire fait la remarque:
 
-     Je n’en reviens pas de ces jeunes, ils semblent si à l’aise, sereins et heureux de leur choix de vie. Ils font preuve de maturité et en même temps ils savent s’amuser. Et puis Daniel, tu  sembles bien être tombé dans l’œil de Grieche.
-     Tu penses? Je n’avais pas remarqué.
-     Tu n’as pas vu la façon dont elle te regarde?
-     Non pas vraiment, mais je la trouve vraiment très sympathique.
 
Comme quoi les femmes savent voir des choses auxquelles nous les hommes sommes aveugles. Nous nous disons finalement enchantés de cette soirée dans ce lieu surprenant d’un village qui semble endormi depuis la nuit des temps.
 
Le lendemain, je me retrouve seul dans la chambre et je l’apprécie. Je traîne au lit et je me remets des abus de la veille. Pendant les jours qui suivent, je vis à la hollandaise: je fais des courses, j’explore la région en vélo, je rends visite aux gens de Tiel et je pratique mon néerlandais. 
 
Le week-end suivant, nous retournons au marché de Tiel pour nous approvisionner, revoir les copains et faire le plein de lecture à la bibliothèque. Le dimanche soir, nous retournons au petit bar.  Kevin et Marie-Claire quittent tôt, mais je reste et ferme le bar en compagnie de Grieche avec qui j’ai discuté une bonne partie de la soirée. Elle est joyeuse et aux antipodes de moi en ce qui concerne le désir de voyager: « Pourquoi je partirais, ma famille est ici, mes amis, les gens que j’aime. J’apprécie ma vie ici. Je partirais, pour des vacances, mais pas comme toi , même si je trouve très bien ce que tu fais. Mais ce n’est pas pour moi.»
Je la raccompagne jusque chez elle qui est à un petit écart de mon chemin et avant de nous quitter, lorsque je lui fais un petit baiser à la française, elle m’embrasse tendrement et me dit: « Tu sais, je t’aime beaucoup ». Le ton de sa déclaration est sincère, mais j’entends plutôt: « Mon salaud, tu as pris mon coeur, je sais que tu vas partir, ça va me faire mal, mais que veux-tu que j’y fasse, j’y ai réfléchi et je plonge malgré tout ». Tout ceci n’est peut-être que le fruit de mon imagination, mais c’est ce que j’ai cru entendre dans le ton de sa voix. Elle me tend un papier avec son numéro de téléphone: « la semaine, j’étudie, mais si tu veux, téléphone-moi jeudi, on pourrait se planifier une rencontre pour  vendredi soir ». « OK, je te téléphone jeudi. Merci. Tu es vraiment une chouette fille ». Je rentre lentement à la maison, un peu étourdi, par la bière et la fin de soirée. Malgré la grisaille et le froid, la sincérité de Grieche berce mon âme et me porte jusqu’à la maison où tout le monde dort.
 
Tel que promis, je lui téléphone le jeudi et nous planifions aller souper au seul petit restaurant situé à la périphérie du village. Elle passe me prendre le lendemain et nous marchons main dans la main. C’est la première fois que nous nous voyons sobres et seul à seul. Elle a pris soin de se coiffer et porte un maquillage discret qui lui va bien. Avec ses yeux bleus pétillants, elle est charmante. 

C’est un restaurant typique hollandais décoré de babioles et de toiles de vieux paysages. La serveuse est souriante, mais discrète. Mon choix de plat n’est pas difficile: un saté. J’aime bien ce plat indonésien fait à la base d’une sauce au beurre d’arachide pimentée qui tranche avec la nourriture plutôt fade du pays. 

Grieche me plaît bien. Elle a un mélange de confiance en elle et une timidité de jeune femme. Elle me raconte son histoire » Sa famille n’est pas de la région, son père y travaille, et sa mère, comme toute bonne maman hollandaise, reste à la maison et voit à tout. Grieche est la deuxième, l’aînée est mariée, une sœur suit d’assez près et puis arrive son frère un peu décalé, probablement un accident selon elle. Ses parents sont croyants, mais ont la pratique plutôt élastique et ne sont surtout pas conservateurs comme la majorité ici. Elle leur a parlé de moi et ils sont curieux de me rencontrer. Elle m’explique qu’elle est bien consciente qu’un jour, probablement plutôt tôt que tard, je vais repartir, mais elle a choisi de vivre cette histoire, car de toute façon, elle ne serait pas capable de faire autrement. « Je suis comme ça! ».
 
Je suis assez surpris d’autant de franchise. Venant d’une culture plutôt latine, je me retrouve plongé dans l’univers protestant de Bergman où les gens sont moins exubérants, réfléchissent avant de parler et vont droit au but sans fioritures quand vient le temps de s’exprimer. Ça me plaît. Peut-être que mes vieilles racines vikings transportées en Normandie puis au Québec sont restées définitivement nordiques et que je me retrouve dans mon terreau naturel?
 
Nous buvons un peu de bière, pas trop, et restons discrets sur nos gestes de tendresse. « Nous ne sommes pas en France ici » me fait-elle remarquer. Nous rentrons par le chemin des écoliers en passant par un petit parc discret, elle connaît manifestement bien son village, où un petit banc me fait fredonner l’air de Brassens. Mais ma bouche ne reste pas libre bien longtemps et nous nous embrassons passionnément. La retenue nordique semble avoir ses limites. Je la ramène chez elle où nous nous quittons sobrement sur le trottoir. 
-     Si tu veux venir manger demain soir, ma mère aimerait bien ça, moi aussi!  
-     Avec plaisir! 
-     Vers 5 heures, et ne sois pas en retard, c’est très mal vu ici.
-     Ne t’inquiète pas, je suis ponctuel. 
-     L’heure me semble un peu tôt, mais qui va à Rome vit comme les Romains et c’est le sourire aux lèvres que je fais le petit parcours jusqu'à notre maison de Stationstraat. Kevin et Marie-Claire m’attendaient très curieux d’en avoir plus.
 
-     Elle veut me présenter à sa famille, je vais manger chez eux demain soir.
-     Pas déjà? La date du mariage est-elle fixée? rigole Marie-Claire.
-     Écoute, elle est bien consciente que ça ne durera pas éternellement, mais manifestement elle plonge.  Je la trouve vraiment adorable!
-     Serais-tu amoureux par hasard? demande-t-elle avec un air coquin.
-     Amoureux est un grand mot! J’ai de la difficulté à tomber amoureux, mais elle me plaît beaucoup. 
 
Après avoir vaqué à nos activités habituelles du samedi,
je me présente chez elle à cinq heures pile. Elle ouvre et me souhaite la bienvenue par un court baiser. 
 
-     Je suis un peu nerveuse, tout le monde t’attend, me dit-elle à l’oreille.
-     Ne t’en fais pas, ça va bien aller.
 
Le salon est à l’entrée. Sa mère, sa sœur et son jeune frère sont restés assis sur le sofa à regarder des patineurs à longues lames tourner en rond, probablement pour ne pas m’intimider. Ils ont une certaine retenue, mais manifestement ils sont bien curieux de voir qui est cet énergumène arrivé du bout du monde dans ce coin perdu où aucun étranger ne passe et qui est tombé dans l’oeil de Greiche que j’imagine du genre plutôt raisonnable. Sa mère se lève et me souhaite la bienvenue en s’excusant de son anglais qu’elle maîtrise assez bien malgré un accent à trancher au couteau, la jeune sœur suit puis le petit frère me salue. Sa mère lui demande de se lever, je lui dis que c’est OK comme ça. Nous nous assoyons tous et la discussion s’engage sur la course de patins. Ils m’apprennent que c’est le sport national ici, malgré le fait que la glace naturelle se fait rare sur les canaux, sauf dans le nord. Ils me demandent si je patine. « Bien entendu, mais pour jouer au hockey, chez nous ce n’est pas courant le patin de vitesse ».
 
On m’offre une bière, des chips, pas trop dépaysant. Une fois la gêne du début passée, la conversation est fluide et ils reprennent de courts dialogues en néerlandais en prenant soin de s’excuser. Le père arrive, il ne parle pas anglais ou très peu. Il me serre la main de façon ferme avec un regard franc et agréable, pas du genre à se demander qui vient lui voler sa fille, mais plutôt: voyons voir sur qui elle est tombée. 
 
Puis nous passons à table, sa mère m’avertit qu’elle n’est pas une très bonne cuisinière. Grieche nie, « elle est très bonne, mais la cuisine ici ce n’est pas très spécial». C’est un repas familial typique, un seul service, une assiette de boulettes avec sauce accompagnées  de pommes de terre en purée. C’est bon, mais un peu fade. La discussion passe de l’anglais au néerlandais. Le climat est détendu jusqu’au moment de ramasser les assiettes. Les parents ont nettoyé les leurs, au point où on pourrait presque les remettre directement dans l’armoire. La mienne est presque à ce niveau, comme c’est mon habitude de gourmand affamé, mais les deux plus jeunes ont laissé des restes et le ton monte, la mère leur rapelle qu’ils doivent tout manger ce qu’on met dans leur assiette. Je reste un peu pantois.
 
Grieche me précise plus tard que ses parents ont connu la famine de la guerre et sont très pointilleux sur le sujet. C’est une source de tension perpétuelle et je ne devrais pas m’en faire à ce sujet. Elle m’offre de visiter sa chambre qui est située au grenier, un peu à l’écart du reste de la maison. On en profite pour s’embrasser un peu. Elle m’annonce que sa mère me trouve bien sympathique. Je passe le test manifestement, mais nous n’abusons pas de la situation et nous retournons au salon. Toute la famille regarde un jeu télévisé où, surprise, la musique entre chaque étape est du piano d’André Gagnon. Je leur en fais la remarque et ils me disent que c’est très populaire ici. Puis, Grieche m’offre d’aller prendre l’air, j’accepte avec plaisir.
 
Au cours des semaines qui suivent, je m’incruste de plus en plus dans la famille. Je commence à m’intéresser aux courses de patin, on me traduit les blagues sur les Belges du programme de télé, blagues qui ressemblent à celles que l’on fait sur les Newfies et je m’habitue au ton qui monte lors de fins de repas. Mon hollandais progresse, il paraît que j’ai un très bon accent. Nos séjours au grenier se prolongent puis un dimanche, en sortant du bar, elle me demande si j’aimerais bien y passer la nuit. Bien entendu, je n’aurais jamais osé le demander! Mais avant, elle doit demander à sa mère qui est déjà au lit, elle n’avait pas planifié à l’avance et c’est la première fois qu’elle amène un homme à la maison pour la nuit.  Je la trouve un peu cavalière, mais elle sait ce qu’elle veut. Elle revient et me dit que c’est OK, sa mère lui a répondu qu’elle est assez grande pour savoir ce qu’elle fait. Je suis plutôt ébahi de sa hardiesse, mais aussi un peu estomaqué d’avoir assisté à ce passage important dans la vie d’une jeune femme.
 
Si c’est la première fois qu’elle amène un homme dans son grenier, elle n’en est manifestement pas à sa première expérience en amour. Elle m’avertit que l’on doit rester silencieux, ça me semble aller de soi. Mais elle est passionnée et son corps est agréable et excitant. Elle a des condoms à portée de main et nos corps sont en harmonie. À sa demande, je quitte au petit matin avant le réveil familial. Je m’évite ainsi une situation un peu gênante.
 
J’aime beaucoup Grieche, elle m’émeut, je me sens bien avec elle. Son naturel, sa franchise et son amour pour moi me font le plus grand bien, mais malheureusement, encore une fois, la brûlure amoureuse ne se manifeste pas. Je me pose la question, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive et ça m’inquiète un peu. Oui, j’ai déjà été amoureux, un premier amour à 18 ans. Nous avons passé près de deux ans ensemble puis elle est devenue maladivement jalouse et s’est mise à faire des colères sans raison. J’ai fini par me sauver, c’était devenu invivable. Depuis, je rencontre des femmes que je désire, que j’aime, mais non ça ne brûle pas, comme cette brûlure que j’ai ressentie jadis. Peut-être me suis-je brûlé les doigts et une cicatrice indélébile s’est-elle formée?
 
Les semaines commencent à être longues, je n’ai toujours pas de nouvelles du permis de travail. Je progresse dans mon Dutch In Three Months. Je visite et je revisite le coin en vélo, le niveau du fleuve se fait inquiétant avec le printemps qui s’annonce,  je vois régulièrement les copains de Tiel, qui eux non plus ne voient pas de solution de travail pour moi et mon pécule fond lentement. Un jour Paul me demande un coup de main, Anneke laisse son copain Geret et l’école d’agriculture pour retourner chez elle, dans le Drenthe, une province au Nord-Est. Paul a emprunté un camion pour déménager les affaires d’Anneke, pas grand-chose en fait, mais à deux hommes, ce sera plus facile et ainsi j’aurai la chance de voir du pays. La province d’où elle vient est la plus naturelle du pays et, selon lui, vaut le déplacement.  J’accepte avec plaisir, d’autant plus qu’Anneke est charmante.
 
Le jour convenu, je me présente chez Paul d’où nous nous rendons chez Anneke et Geret. Quelques boîtes, un bureau, des chaises et un sofa, tout est rapidement embarqué. Les deux ex-amoureux se font des adieux malhabiles et nous levons l’ancre. 
 
Paul est bien concentré sur la conduite, Il évite les autoroutes afin de voir le paysage. Anneke et moi partageons une banquette étroite et petit à petit nos corps se parlent. Ils semblent avoir des choses à se dire. Nous les laissons se parler. Paul doit arrêter, besoins naturels. Nous éprouvons aussi des besoins naturels, mais de différente nature. Nous restons en place, nos bouches se frôlent, se touchent et s’enflamment. On se regarde, un peu surpris, mais souriants. Paul revient, il reste discret, Anneke et moi somnolons l’un contre l’autre.
 
Les parents d’Anneke sont propriétaires d’un grand camping, désert en hiver. Ils logent dans une maison cossue qui fait office de bureau pour l’administration de leur affaire. Son père vient nous accueillir, un grand homme bien droit, plutôt distant. Sa femme, qui n’est pas la mère d’Anneke, n’y est pas. Il accueille sa fille correctement, mais sans chaleur. Pourtant elle vit un moment difficile, une rupture amoureuse, un échec d’orientation et un retour forcé à la maison. 
 
Nous devons monter le déménagement d’Anneke  dans sa chambre, qui est en fait un immense loft isolé situé au deuxième étage. Après avoir fini, Paul, qui a bien vu ce qui se passait, a la délicatesse d’aller marcher dans la campagne environnante avant de repartir. Nous nous retrouvons les deux seuls et un peu gênés, Anneke est plutôt réservée. Nous nous enlaçons affectueusement et tombons sur le lit. 
 
-     Je ne m’attendais pas à ça.
-     Moi non plus, même si je t’ai trouvée très jolie et attirante.
-     Je me sens bien dans tes bras.
-     Moi aussi.
-     Si tu veux revenir, j’aimerais ça. 
-     Si tu m’invites, j’accepte avec plaisir.
-     Attends quelques jours et je vais parler à mon père, autrement, il va trouver ça un peu étrange. Peut-être même qu’il aura du travail pour toi.
-     OK, je ne suis pas pressé, laisse-moi ton numéro de téléphone et je te rappelle?
-     Samedi?
-     Promis. 
 
Puis nous nous étendons et nous embrassons avec vigueur. Son jeune corps grimpe sur le mien et il fait bon de la sentir s’agiter. Elle se ressaisit et fait signe qu’il serait mieux de redescendre.  On se promène un peu autour de la maison où l’aménagement paysager en hibernation semble de bon goût. Nous croisons Paul et c’est le temps de partir.  
 
En route, nous discutons un peu. Le roulement de la route, le ronronnement du moteur et la douce odeur d’Anneke qui persiste ont raison de moi et je m’endors. Au réveil, je me sens coupable face à Grieche, elle qui est si franche et dédiée. En même temps, je ne peux résister à l’appel d’Anneke.
 
Puis, nous parlons de choses et d’autres. Je lui dis que j’aime bien la mentalité ici. Les gens sont agréables, le système démocratique est pluraliste et généreux, l’aménagement des villes, les pistes cyclables, mais je ne mentionne pas les Hollandaises. Il me demande si je suis déjà allé en Scandinavie. 
-     Non. 
-     J’y ai passé pas mal de temps là-bas, tu aimerais ça, c’est encore mieux qu’ici et en plus, ils ont de l’espace, de la nature. À Copenhague, il y a une cité libre, Christiania, une ancienne base militaire située au coeur de la ville et que les jeunes alternatifs occupent depuis plusieurs années. La police n’a pas le droit d’y entrer, c’est devenu une sorte de république anarchiste. Vraiment très spécial et à voir. 
-     Faut vraiment que j’aille voir ça!
 
La fin de semaine arrive, je ne souffle mot de mon projet à Grieche tant que je n’aurai pas la confirmation d’Anneke. Samedi, je téléphone et Anneke m’annonce que je suis le bienvenu et qu’elle a très hâte de me voir. J’irai lundi alors. J’annonce à Grieche, plus tard dans la soirée, que j’irai passer la semaine chez Anneke, car son père a un camping et qu’il aurait peut-être du travail pour moi. 

Elle n’est pas dupe et me demande s’il n’y aurait pas quelque chose d’autre entre Anneke et moi. Je ne nie pas, de toute façon elle sent tout et je tente de faire preuve de la même franchise qu’elle a avec moi. Quelques larmes lui viennent aux yeux. Elle me dit qu’elle ne pensait pas me perdre si rapidement et de cette façon. Je lui dis que je suis désolé, que je vais revenir et qu’elle ne m’a pas perdu. De toute façon, notre histoire aura une fin, on le sait tous les deux. Oui, je le sais! et on se serre dans nos bras. On marche un peu en silence, elle réfléchit. Puis elle me dit, « je pourrais te dire qu’on arrête tout là, mais en même temps j’ai envie de profiter du temps qu’il nous reste ». Je prends soin d’elle du mieux que je peux dans ces circonstances, car même si je n’ai pas le feu amoureux, j’aime vraiment cette femme. Et elle retrouve son sourire, un peu humide quand même.
 
Le lundi matin, je reprends la route. Comme d’habitude dans ce pays, le stop fonctionne bien. Après quelques courts parcours, un type grand et souriant me fait monter dans sa petite DAF, une microvoiture hollandaise qu’on ne voit pas ailleurs et qui a la particularité, m’a-t-on dit, de pouvoir rouler aussi vite en marche arrière qu’en marche avant. C’est une voiture automatique, mais on ne perçoit pas le changement des vitesses. Je profite de l’occasion pour lui  demander comment elle fonctionne. Il m’explique que c’est un système de courroies, comme dans les motoneiges 

- Vous connaissez les motoneiges?
-     Je suis Canadien, c’est nous qui avons inventé ça!
-     Hey, je suis Canadien aussi, du BC et toi?
-     Du Québec. Tu vis ici?
-     Oui, depuis 4 ans.
-     Tu ne trouves pas ça trop petit?
-     Non, c’est très bien organisé ici, je ne sais pas si je vais y finir mes jours , mais pour le moment ça me plaît et j’ai un travail que j’aime beaucoup.
-     Que fais-tu?
-     Je suis représentant de produits biologiques. Je voyage partout, je rencontre des gens super et je travaille pour une bonne cause.
 
En effet, il a l’air d’un homme serein qui sait où il va. Il me laisse sa carte d’affaires et m’invite à le contacter si besoin est. 
 
Petit à petit, une voiture n’attendant pas l’autre, je m’approche de chez Anneke. Les habitations se font plus clairsemées, des forêts apparaissent entre des champs bien gras, des canaux rectilignes, de vieilles maisons et de vieilles granges en brique rouge et aux toits de chaume. Un homme plutôt costaud me prend dans sa belle voiture, une Volvo et, chose rare en Hollande,  il ne parle pas anglais, seulement néerlandais. Il est assez volubile, j’étire mon Dutch In Three Months à son maximum. Je comprends qu’il se rend assez près d’où je veux aller et qu’il offre de m’y reconduire, mais avant, il doit faire quelque chose relié au pard, je n’ai aucune idée de ce que c’est et je me méfie un peu, car le gars qui est costaud est un peu étrange. On prend une petite route et mon inquiétude monte d’un cran. Puis, il s’arrête devant un enclos où un magnifique grand cheval brun nous regarde. Mein Paard! Là, je comprends: il voulait me montrer son cheval! Quelle méprise! Nous descendons, ramassons un peu d’herbes longues et l’animal vient à notre rencontre. En l’observant, je m’imagine que c’est probablement un homme d’une famille aisée ayant une légère déficience intellectuelle. Je suis rassuré et soudainement le type devient des plus sympathique, il me reconduit chez Anneke.
 
C’est elle qui vient m’accueillir, elle est seule et m’invite à venir poser mes choses dans son domaine. Nous nous assoyons un peu et elle m’explique de ne pas m’en faire si l’ambiance n’est pas particulièrement chaleureuse. Son père est un homme distant, sérieux, mais c’est un homme bon. Il a fait de la résistance pendant la guerre et est resté un peu accroché. Il lit tout ce qui lui tombe sousla main et il doit avoir une des plus grosses bibliothèques sur le sujet en néerlandais. Anneke ne s’entend pas très bien avec sa belle-mère avec qui les rapports sont froids pour ne pas dire glaciaux. Elle a une soeur qui est mariée et deux petits enfants sont nés de cette union. On devrait la voir cette semaine. On se colle un peu l’un contre l’autre et elle me suggère de descendre visiter la maison et le terrain de camping.
 
À l’heure du souper, nous allons rejoindre son père et sa femme qui m’accueillent tous les deux très gentiment. La conversation à table n’est pas très fluide. Je leur parle de mes origines de citadin, de ma découverte du monde rural qui doit leur faire plaisir, de mon attirance pour le travail de menuisier plutôt que de faire des études et de la surprise qu’est pour moi la découverte de leur pays. Inévitablement, la discussion se transporte sur la Deuxième Guerre mondiale. Le père d’Anneke reste plutôt discret sur son rôle dans la résistance, comme s’il devait encore se méfier d’être dénoncé. 

Puis à la fin du repas, je lui demande s’il connaît l’histoire du débarquement de Dieppe, probablement la plus grande contribution des Canadiens français. « Oui un peu ». Et il part chercher une brique qu’il feuillette pour trouver rapidement le sujet. Ah! je vois et il se met à m’en traduire des extraits. Puis il retourne ranger son livre. Anneke en profite pour me demander si nous ne devrions pas monter: « Pour pratiquer un peu mon français ».
 
J’accepte et nous nous échappons par l’escalier. En haut le seul, French que nous pratiquons est le French Kiss! J’aime sa façon d’embrasser, elle est très tendre et douce. C’est comme si toute sa volupté faisait fondre mon armure et permettait à ma propre tendresse d’émerger. Je suis comme un assiégé qui sort de son trou après que l’ennemi se soit enfui. J’aime sa peau, son odeur, sa texture, pourquoi certaines peaux nous touchent-elles plus que d’autres? Mystère. J’aime aussi son incertitude face à son avenir. Elle rejoint la mienne moi qui suit perdu dans ce monde où les possibilités sont infinies. Je me sens comme étourdi au milieu d’un rond-point sans avoir aucune idée de quel embranchement choisir alors que tous savent avec assurance la route de leur destinée. Dans ce giratoire, trouver et s’agripper à quelqu’un d’aussi perdu que soi, la serrer dans mes bras, fermer les yeux, faire disparaître le reste pour me concentrer sur sa chaleur, renoncer pour un moment à décider, respirer son odeur, rester là et se poser en silence me semble un bon plan pour retrouver mes esprits.
 
Le lendemain, le père m’annonce que malheureusement il n’a pas de travail en ce moment sauf celui de couper une haie de cèdres matures et de débiter le tout en bûches pour faire des feux. Il a une petite scie à chaîne électrique et je m’y mets en compagnie d’Anneke. Je me fais la réflexion qu’il y a sûrement peu d’étrangers ayant abattu autant d’arbres dans ce pays.
 
Le mardi soir, je reçois un appel. C’est Kevin qui m’annonce que la demande de permis de travail est refusée. Je suis atterré par la nouvelle. Je ne m’y attendais pas et je me voyais bien finir l’hiver ici, je m’y sens bien, et je souhaitais amasser un petit pécule pour l’été à venir. J’en parle avec Anneke et nous convenons que je vais finir la semaine ici et rentrer à Kesteren vendredi. Puis, à regret, je planifie d’y passer la fin de semaine, question de faire mes adieux à ceux qui m’ont fait aimer ce pays. Ensuite, j’irai saluer Gilles à Aix-en-Provence puis je rentrerai à Montréal, n’ayant pas les moyens de me rendre jusqu’à la saison de la cueillette des cerises. C’est un retour en arrière alors que l’appel de la route demeure toujours présent, j’en suis terrassé.
 
Le lendemain, sa soeur vient nous chercher pour se balader dans la région. Anneke ne m’avait pas averti, mais sa soeur, bien pimpante, est handicapée. Elle marche difficilement avec ses deux béquilles. Sa Volvo est équipée de façon à ce que tous les contrôles soient au guidon, elle ne peut utiliser les pédales.  Elle semble bien s’accommoder de la situation et la journée est agréable. Au village, nous croisons mon monsieur au cheval qui me salue comme si nous étions amis depuis toujours. La sœur d’Anneke est volubile, parle de tout et de rien. Elle contraste avec le reste de la famille qui est plutôt secrète et retenue..
 
 
Anneke et moi oscillons entre des moments de tendresse et de plaisir et d’autres d’angoisse et d’anxiété face à notre avenir, mais nous avons de la difficulté à nous les partager et à nous rassurer mutuellement. Elle parle de regarder les possibilités d’étudier au Canada, mais je n’y crois pas trop. Le départ est bienvenu, pas tant que je sois mal avec Anneke, mais je dois aller ailleurs, avancer pour trouver ma voie.
 
Au téléphone, nous avons planifié la fin de semaine: vendredi soir, repas avec Kevin et Marie-Claire, samedi, je passe la journée avec Grieche et dimanche, nous terminons le tout au petit bar et je quitterai le lendemain.
 
Vendredi, Marie-Claire nous mitonne un bon petit repas. Nous discutons du temps que nous avons passé ensemble dans cette grande proximité, comme si ce n’est qu’au moment où ça se termine que l’on ose se dire que c’était agréable, car en y réfléchissant un peu, nous réalisons que ce n’est pas évident de vivre aussi près sans trébucher l’un sur l’autre. C’est comme si, quand ça va bien, on ne le voit pas vraiment et on ne le réalise que quand c’est fini. Je les remercie de m’avoir hébergé tout ce temps et je reconnais avoir une dette envers eux: « Ma porte vous sera toujours ouverte ».
 
Samedi, Grieche est fidèle à elle-même: spontanée et transparente. Bien sûr, elle m’en veut d’avoir eu cette aventure, mais elle a aussi envie de ne pas trop contaminer le peu de temps qu’il nous reste à passer ensemble. Elle m’offre une paire de sabots hollandais, les vrais, ceux qu’ils utilisent encore pour jardiner tant ils sont pratiques pour s’isoler de l’humidité omniprésente dans le sol. Nous allons à la boutique pour choisir la bonne taille.  Elle me connaît bien et avait bien jugé mon intérêt pour cet objet folklorique qui fait encore partie de la vie de chaque campagnard ici. 
 
Le souper en famille est sympathique, j’en fais presque un peu partie maintenant. Ils ignorent tout de la peine que j’ai causée à leur fille. Sa mère  s’est donné la peine de faire un saté, à la demande de Grieche. Ce n’est pas dans son répertoire habituel et elle l’a bien réussi. Nous montons assez tôt pour nous isoler et nous discutons longuement. Grieche me dit que finalement, mon aventure de la semaine passée lui facilite la vie. Ça concrétise en quelque sorte la distance inévitable entre nous. Autrement, elle aurait gardé espoir que je revienne. Elle a passé de beaux moments, elle m’aime, mais c’était passager, elle le savait, ça fait mal, mais elle ne regrette pas. Moi, je suis un peu paralysé. Les émotions tourbillonnent dans ma tête, je ne sais plus quoi dire, je ne sais plus quoi penser. 
 
Le petit bar est bondé quand nous y arrivons. Je fais le tour de tous ces jeunes avec qui j’ai discuté à un moment ou à un autre. Ils sont devenus familiers pour moi, des gens avec qui je partage des valeurs, des intérêts et même s’ils ont grandi dans un contexte bien différent du mien, c’est comme si les différences culturelles avaient disparu et que nous réalisions, nous, jeunes adultes, que nous étions avant tout des confrères de génération et que la parenté de l’âge prédominait sur celle des frontières. On me qualifie du plus hollandais des Canadiens.
 
Pour terminer la soirée, je reconduis Greiche chez elle. Nous ne nous éternisons pas, le temps de se quitter est arrivé. Je repars et me retourne une dernière fois pour la voir me saluer avant de refermer sa porte. Il fait gris, j’ai le cœur gris, le départ inévitable est lourd, surtout quand on ne sait pas trop où l’on s’en va.

 

Note: si vous avez des questions ou des commentaires, communiquez avec moi, ça me fera le plus grand plaisir! 

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