12e étape: Vers-Pont-du-Gard

 

J’arrive à Remoulins en fin d’après-midi et je me rends sur le bord du Gardon où je planifie passer la nuit sous le pont, pas le romain, mais plutôt celui de la route nationale. De là, je me rendrai à la première heure au marché où les producteurs vendent leurs cerises aux intermédiaires qui les revendront à Rungis. André devrait y être et je saurai s’il m’engage. En cas de réponse négative, je ferai le tour des producteurs. Il semble que je ne sois pas le seul à en avoir eu l’idée, car six ou sept jeunes sont regroupés près de la rivière, leur sac à dos déposé en désordre tout autour. Nous nous présentons. À part un Belge, je suis le seul étranger. Certains sont bien vifs, d’autres en moins bon état comme ceux de Saint-Malo à l’origine de ma venue ici.  L’ambiance est chaleureuse et plus à la collaboration qu’à la compétition, mais je garde pour moi mon contact. Nous partageons, pain, fromage, saucisson et vin et la soirée est agréable.

 

La nuit est fraîche et le sol plutôt dur. J’ai le sommeil léger et c’est aux premières lueurs du jour que je me rends au marché situé à une dizaine de minutes de marche. J’aperçois les divers petits camions qui se suivent et vont se placer tout autour de l’espace, la benne arrière orientée au centre pour y exposer les fruits de leur labeur, l’expression prenant ici tout son sens. Je constate qu’André est déjà en place avec sa petite trois chevaux. Je m’y précipite.

 

-     Hey André, déjà en place?

-     Daniel ! Je suis bien content de te voir. Oui, c’est bien parti et on aura besoin de toi. On a tout arrangé. Puis nous avons trouvé une voisine qui sera là quand on ne suffira pas à la tâche. Comme tu seras notre seul travailleur saisonnier, nous allons pouvoir  t’offrir le gîte et le couvert si ça te convient. Marie-Josée est très enthousiaste de t’avoir avec nous et moi aussi d’ailleurs.

-     Et moi, comment donc ! Wow ! quelle bonne nouvelle !

 

Notre conversation coupe court, car les acheteurs commencent à circuler. Un à un, ils examinent la marchandise puis ils offrent un prix qui est systématiquement refusé. Entre deux visiteurs, André m’explique qu’au début ils offrent un prix ridicule, ils s’essaient, puis les prix montent. Mais ils ont le bon bout, car les producteurs ne peuvent repartir avec leur marchandise périssable et tous le savent.  Je reste un peu à l’écart pour ne pas gêner et finalement, André finit par s’entendre et les caisses de cerises disparaissent.

 

Nous repartons, André est de fort mauvaise humeur.

 

-     Je suis en furie.  J’ai dû laisser aller le tout sous le prix que je pensais. Comme c’est le début de la saison, elles se vendent à prix d’or chez les détaillants et on nous offre des peccadilles. Tous les acheteurs s’entendent entre eux et nous n’y pouvons rien.

-     Vous ne pourriez pas vous regrouper en coopérative, comme pour le vin?

-     Ce serait l’idéal, mais les paysans ont une longue tradition d’individualisme et ce n’est surtout pas un étranger comme moi qui va leur dire quoi faire. Non, il faut faire avec et négocier du mieux que je peux, mais ce n’est pas mon métier, on ne nous a pas appris cet aspect du travail à l’université!

-      On ne pense pas au fait qu’en plus de produire, le paysan doit vendre, ça fait beaucoup.

-     Oui, c’est très difficile et ici dans le midi, on est pris avec les Italiens qui font sensiblement les mêmes productions que nous et à bien meilleur prix. Nous sommes encore chanceux que l’Espagne ne soit pas dans la Communauté européenne, ce serait la catastrophe.

-     J’aurais pensé qu’avec un climat chaud ce serait beaucoup plus facile pour les paysans que pour ceux de chez nous qui sont pris dans la neige six mois par année! Ça ne semble pas le cas.

 

Sur ce, nous arrivons à la maison où Marie-Josée et même bébé m’accueillent avec un grand sourire. « Bienvenue Daniel, fais comme chez toi ». André me reconduit dans mes appartements où un grand ménage a été fait, un lit avec des draps est dressé au milieu de la grande pièce. Une serviette bleue et une débarbouillette m’attendent dans la salle de bain. La poussière a disparu et il fait bon de respirer dans ce qui sera ma maison pour les prochaines semaines.

 

-     Si tu n’y vois pas d’inconvénients, on va commencer après le petit-déjeuner. Tu bois du café ou du thé le matin?

-     Du café, mais le thé me convient aussi.

-     Moi, je bois du café, Marie-Josée, du thé, donc tu as le choix. Ici nous mangeons des tartines avec de la confiture que Marie-Josée a préparée. Tu vas voir, elles sont excellentes.

 

Nous arrivons dans la cuisine et déjà nous attendent une grosse miche de pain, du beurre, de Normandie bien sûr et trois pots de confiture de formats divers. Le  petit mâchouille tant bien que mal un quignon de pain. André et moi sommes affamés et nous engloutissons ce festin avec plaisir. Nous ne traînons pas à table, le travail nous appelle.  Nous devons d’abord prendre plusieurs échelles et les mettre dans le fourgon. Marie-Josée devrait venir nous rejoindre quelques heures plus tard. Nous nous rendons dans un petit verger où les branches des cerisiers courbent sous le poids des grappes et ne demandent qu’à être allégés. André m’explique que le domaine qu’il loue est constitué de multiples parcelles regroupées au fil des générations, comme c’est souvent le cas ici. Le territoire est occupé depuis les Romains et on peut imaginer que le moindre lot a une histoire compliquée par des générations de conflits, de mariages et de réconciliations entre voisins.

 

Nous installons chacun notre échelle sous le même arbre, de façon à n’oublier aucun angle. Puis il m’explique bien comment faire. Chaque cerise doit garder son pédoncule, sinon une pourriture va s’installer sur la cicatrice. Ensuite, les cerises qui sont bien mûres doivent être jetées ou mangées, car le temps de se rendre aux consommateurs, elles vont commencer à pourrir et contaminer les autres. Il m’indique quelques cerises afin de bien identifier celles que l’on jette, celles que l’on ramasse et celles qu’on laisse dans l’arbre pour une prochaine récolte. Le sens de « cherry picking » que les Anglos utilisent abondamment prend ici tout son sens.

 

Nous avons chacun notre panier que nous irons vider délicatement dans les caisses qui attendent dans le fourgon. C’est un travail léger, délicat et de patience. Au début, je me retiens un peu pour ne pas me gaver de cerises, mais André m’encourage à ne pas me gêner. Il faut juste faire attention, car à la longue, ça peut donner la colique. J’adore les cerises et celles-ci sont charnues, sucrées et d’une couleur de rouge à lèvres obscène. D’ailleurs, André me dit que nous en cueillerons plus tard une variété qui sera vendue pour cet usage. Ces pépites, réchauffées par le soleil et rendues à leur mûrissement optimal , sont un régal. Pour quelques-unes, seule la pression du palais fait exploser dans la bouche tout leur jus sucré. Je fais des pauses d’abstinence, mais elles ne sont pas bien longues.

 

Ce travail est également idéal pour faire la conversation. Nous sommes en pleine campagne, loin de la route départementale, seuls les oiseaux et un véhicule occasionnel se font entendre. Le travail demande peu de concentration et nous passons pas mal de temps tous les deux perchés entre chaque déplacement de nos échelles .  André a la parole facile. En fait, c’est un homme anxieux et parler lui fait du bien. Il est d’une gentillesse extrême, presque trop. Ceci dit, il a une culture générale impressionnante, que ce soit pour l’histoire, la musique, la littérature, l’agriculture ou l’économie. Il est très intéressant et en plus de gagner des sous, mes connaissances du pays de mes ancêtres vont faire un bond. Le temps passe vite et l’heure du déjeuner approche. Notre horaire de travail sera très méditerranéen: de 7 heures à midi, puis de 16h à 19h. Quatre heures de pause le midi pour éviter la canicule et faire la sieste, ça me plaît beaucoup.

 

Marie-Josée s’avère être une cuisinière hors pair, probablement meilleure que Claude. C’est une femme tout en retenue et pour qui la nourriture saine est très importante. Chaque repas commence par une salade, histoire de calmer l’appétit par des légumes. J’expérimente plusieurs nouveautés: les champignons en vinaigrette, les choux de Bruxelles ou encore les poireaux. Le plat principal est accompagné généreusement et souvent la viande est remplacée par du poisson, des œufs ou des légumineuses. Tout est toujours savoureux et bien assaisonné sauf que le poivre et les piments sont ici proscrits car ils causent des brûlements d’estomac. Selon Marie-Josée, qui en sont friands sont sujets à ces maux. Elle est particulièrement attentive à l’alimentation de son fils. En fait, tout ce qui le concerne son fils fait l’objet de la plus grande vigilance, peut-être un peu trop.

 

Les repas sont non seulement délicieux, mais agréables et toujours arrosés de vin même le midi. Je m’en inquiétais mais le vin me prédisposant pour l’incontournable sieste, me remet d’aplomb pour le reste de la journée. Je n’aurais pas imaginé un meilleur scénario pour travailler. Le seul inconvénient, c’est l’absence de Claude. Je m’étais habitué à la côtoyer presque tous les jours et son absence me pèse. Je sais bien que c’est une histoire impossible, mais le mal est fait. Je subis probablement ce que Grieche a vécu, mais sans sa lucidité nordique. Ici, je suis un latin et je plonge sans trop réfléchir.

 

Le mûrissement des cerises s’accélère et nous devons faire appel à une voisine. Celle-ci a posé comme condition sine qua non d’apporter sa radio transistor pour faire passer le temps. André a un peu hésité, mais son aide sera précieuse, car elle est disponible au besoin et semble une bonne travailleuse. Nicole est une grande blonde, mince et plutôt jolie. Elle est originaire des Pyrénées, comme son mari, et parle avec un accent méridional prononcé. Son homme est tailleur de pierre et il travaille à la carrière de Vers-Pont-du-Gard. Celle-là même d’où ont été extraites les fameuses pierres de l’Aqueduc antique et qui est toujours active, à très petite échelle, deux mille ans plus tard. Nicole une femme au foyer où elle vague à ses occupations en écoutant Radio-Monte-Carlo, station que j’aurai le plaisir de découvrir.

 

Elle est plutôt charmante et son accent me fait rigoler. Elle est intarissable sur les embuches que peut rencontrer une femme qui aménage sa nouvelle maison. Elle est d’une naïveté déconcertante, à la limite simple d’esprit, mais travaille bien et fait preuve d’énergie. Par contre Radio Monte Carlo, une fois ma curiosité satisfaite, devient une pollution sonore insupportable dans cet environnement bucolique. André invente une raison pour la laisser cueillir un peu à l’écart et tout le monde est heureux.

 

Graduellement, j’en apprends plus sur la famille d’André. Son père n’a jamais pu se réhabituer à la vie en France après son retour d’Algérie. Souffrant d’importants maux de dos, il a dû subir une opération qui a plutôt empiré la situation et maintenant il peine à marcher. La sœur d’André s’est mariée avec un type très sympa. Ils vivent en Touraine dans un village troglodyte où l’activité principale est la vannerie. Ils sont tous regroupés en coopérative. Vraiment exotique ! André me promet de m’y emmener un jour.

 

Puis nos conversations prennent un tour plus privé. Lui aimerait bien vivre des expériences d’échangisme, mais Marie-Josée reste réticente. Ils sont abonnés à une revue, Union, qui fait l’apologie de nouvelles pratiques sexuelles et me prête quelques exemplaires pour me renseigner. Ils vont parfois dans un camping naturiste où certains font des échanges, mais eux sont restés bien sages. Il y a sur la Méditerranée une plage naturiste, au Phare de l’Espiguette. Il me propose de les accompagner lors d’une journée de congé.

 

Il me confie que Marie-Josée a eu une petite aventure avec Abdel Kader, un copain qui gère un fermage dans la région. Pas qu’il en soit particulièrement enchanté, mais c’était en quelque sorte un prérequis pour qu’il puisse à son tour sauter la clôture. Je me garde d’établir un parallèle entre ce qu’il vit et mon histoire avec Claude, mais il me semble que les mœurs françaises sont plus libertines que chez nous. André me met tout de même en garde contre une éventuelle aventure avec un musulman. Selon lui, le rapport sexuel pour le mâle en est un de domination, que ce soit avec une femme, un homme ou encore une chèvre, il affirme sa supériorité sur son partenaire. Je prends son conseil avec un grain de sel, soupçonnant que c’est sa façon d’exprimer sa jalousie qu’il n’ose s’avouer.

 

Je téléphone à Claude pour lui donner des nouvelles et elle m’informe qu’elle a croisé Michel le Québécois. Il sera absent pour le week-end et il nous offre son appartement. Elle pourrait prendre congé de l’Idiot et de son fils. Je consulte mes patrons qui sont d’accord pour me donner congé et j’accepte sur-le-champ.

 

Nous nous retrouverons chez Michel. J’évite de passer à l’Idiot, je crains que la pression ne monte étant donné que notre relation semble devenir sérieuse. Claude attend à l’appartement. Elle a mis la robe bleue qui la moule si bien et qui a la particularité d’avoir des bretelles nouées au-dessus des épaules. Je n’ai qu’à tirer sur les deux cordons et elle se retrouve presque nue dans mes bras. Nous savourons avec passion le désir d’un amour naissant, la joie des corps qui par magie, se donnent mutuellement du plaisir.

 

Une fois le calme revenu, j’observe le décor qui est un mélange de Québec et de France : des affiches de spectacles auxquels a probablement participé Michel, deux canettes de sirop d’érable et une bouteille vide de Molson. Un vinyle traîne sur la table tournante : l’Heptade d’Harmonium, disque auquel je n’ai jamais accroché, mais que je fais découvrir à Claude. Assez rapidement, comme moi, elle le trouve insupportable et se demande bien comment Michel fait pour l’apprécier. Le silence revient et nous restons l’un contre l’autre sans parler, à rêvasser. Je réalise que si elle aime bien mon côté terre à terre qui lui rappelle l’Algérie de son enfance, Claude n’est ni une fan, ni très curieuse de ce qui concerne le Québec contrairement à plusieurs Français que j’ai croisés. Son intérêt semble limité à ma personne, ce qui n’est déjà pas si mal, mais le rêve d’y aller ,ne serait-ce que par curiosité, semble totalement absent chez cette jeune maman prise avecnun mari problématique, une aventure économique hasardeuse et les exigences d’un poupon. Le petit Québec de cet appartement est un abri pour notre passion bienfaisante, une recharge des batteries,  une parenthèse avant de replonger dans le quotidien, mais pas une ouverture vers un ailleurs, un recommencement, une nouvelle vie.

 

Nous sortons peu, mangeons du fromage, des pâtés, que des trucs tout préparés, bien arrosés, mais sans excès. Dimanche arrive vite, elle me reconduit à la gare où je prends le car, je suis un homme presque riche maintenant. On promet de se revoir sous peu, je suis heureux.

 

Le travail est agréable, les conversations avec André sans fin, les repas de Marie-Josée, toujours délicieux, les siestes de l’après-midi ressourçantes. Je fais la connaissance des voisins, discrets, de braves paysans qui vaguent à leurs occupations, se promenant de champ en champ, se croisant sur les petites routes qu’ils ne se gênent pas de bloquer pour parler un peu de la pluie et surtout du temps sec, car ici il ne pleut pas ou presque. Les paysages que Van Gogh a immortalisés ont peu changé depuis son bref passage à Arles, situé pas très loin. Il fait bon travailler sous le soleil du matin et de la fin d’après-midi en avalant des cerises. Seule Claude me manque, j’aimerais bien la voir de temps en temps, juchée sur une échelle avec son chapeau de paille, son sourire et sa voix douce. Sentir son corps rendu tout chaud par le soleil. Mais je suis confiant, ça va venir, on va se revoir et Dieu sait ce qui arrivera ensuite.

 

Nous faisons une pause des cerises demandent une pause et profitons du soleil omniprésent pour nous rendre à la Méditerranée à la fameuse plage naturiste du Phare l’Espiguette. J’ai l’habitude des baignades sans maillot dans les multiples coins retirés du Québec, mais ce sera mon initiation sur une grande plage publique spécialement prévue pour les nudistes. André m’explique que l’on doit respecter une certaine tenue en cas d’érection, on doit se tourner sur le ventre jusqu’à ce que le calme soit revenu. On évite de fixer trop longuement les beaux spécimens, mais on peut tricher en portant des verres fumés, ce qu’il me recommande. Il me fait également remarquer que la peau ne sera pas le seul attrait de cette plage : elle est magnifique et la qualité de l’eau y est exceptionnelle grâce à la présence des courants du large.

 

La plage est située tout au bout de la route, après c’est la Camargue, encore sauvage. Nous devons marcher quelques minutes chargés de parasols, de serviettes et du pique-nique, mais sans maillot de bain avant de dépasser un petit écriteau qui annonce la fin de la zone textile.  Nous nous éloignons à peine, c’est la semaine et la plage est peu trop achalandée. D’un côté, les maillots, de l’autre, que de la couleur peau, entre les deux, un petit no man’s land. Pas de voyeurs, me semble-t-il.  Nous nous installons et revêtons la tenue d’Adam et Ève. Bébé semble apprécier et gazouille de bonheur. Je suis un peu gêné et je regarde ailleurs pendant qu’ils s’installent. Une fois habitué, je contemple la plage qui rappelle davantage le littoral des îles de la Madeleine que les microplages bondées de la Côte d’Azur où l’on a de la difficulté à poser sa serviette tant il y a de monde. Le temps est parfait, une petite brise caresse les corps qui font le plein d’énergie. Pour chasser mon malaise, je fonce plonger dans la Méditerranée. L’eau est bonne, fraîche, et ravigotante. Je m’habitue lentement à la tenue de mes patrons et le naturel revient. Les rêves échangistes d’André ne risque guère de se réaliser, il y a peu de contacts entre les baigneurs. Notre groupe de trois adultes avec un bébé n’est sûrement pas la cible idéale pour les couples en quête de partenaires. Mais le lieu me semble parfait pour une petite vacance avec Claude… sans échanges !

 

Les jours passent, les cerises mûrissent rapidement et arrive un moment où nous ne suffisons plus  à la tâche. Comme la fin de semaine approche, je suggère de me rendre à Nîmes où je recruterai des cueilleurs parmi mon réseau. On pourrait faire un blitz de deux jours. André et Marie-Josée hésitent un peu, mais comme il n’y a pas d’alternative, tous leurs efforts pour trouver de la main-d’œuvre étant restés vains, ils acceptent ma proposition.

 

Le vendredi midi après le repas, je prends le fourgon et me rends à Nîmes. Je passe à l’Idiot. Claude ne m’attendait pas mais m’accueille avec son plus beau sourire, impressionnée par la nature de ma mission. Christian est enthousiaste également, mais Michel garde sa réserve. Le téléphone arabe se met en route. Claude me suggère de passer à La Pomme Retrouvée. J’y croise Conchita. Elle  accepte  et se met sur-le-champ à téléphoner à ses amis. Avant l’heure du souper, j’ai recruté 5 personnes, artistes ou étudiants, qui sont enchantés. C’est un peu plus que je ne pensais, mais je me dis qu’une fois les cerises mûres cueillies, on arrêtera et voilà ! Il y a assez d’échelles et de paniers pour tous.

 

Je donne rendez-vous à mes recrues à 8 heures le lendemain devant l’Idiot, c’est plus pratique pour stationner le fourgon.  Je retourne voir Claude dans sa cuisine, nous parlons de ma vie à la campagne et de ses aventures avec Jonathan. Nous évitons les sujets chauds. Malheureusement, nous ne pourrons dormir ensemble, mais nous irons marcher dans le jardin public. Elle s’éclipse rapidement à la fin du service et nous passons par leur appartement situé à l’étage. Avec cette chaleur, elle veut se rafraîchir. Dès que c’est fait, attirés comme deux aimants, nous nous embrassons passionnément. Je caresse son corps sous sa robe légère et, à ma grande surprise, elle retire sa petite culotte. J’en profite pour malaxer ses jolies fesses et sentir son sexe chaud sur ma jambe. Puis, elle me fait signe que nous devons y aller, Michel et Jonathan ne vont pas tarder à revenir. Nous descendons les escaliers. Ma main sous sa robe caresse ses fesses nues.

 

La promenade est chaude, nous sommes comme deux adolescents devant se contenter de préliminaires, ce qui rend la chose encore plus excitante. L’heure avance et nous devons rester raisonnables : elle retourne chez elle, et moi, chez le Québécois où le sofa m’attend.

 

Le lendemain tout le monde est au poste. J’avoue que j’étais un peu inquiet du sérieux de mes recrues. Mon escouade est composée de trois filles et de deux gars. Panchica, Françoise, Corinne, Bruno,  et Xavier. J’apprends que Corine est la copine d’Abdel Khader. Elle doit bientôt aller récolter les abricots chez lui, mais ils ne sont pas encore mûrs. Tous sont enchantés de passer le week-end à la campagne, ramasser des cerises, s’en mettre plein la bouche, faire la fête et gagner quelques francs bien sonnants.

 

Lorsque nous arrivons, André a un moment de panique en voyant la joyeuse bande sortir du camion, il pensait que je ramènerais deux ou trois personnes.  Je lui dis de ne pas s’inquiéter, si on finit le travail plus tôt, eh bien on ira se baigner dans la Gardon. Je le rassure et rapidement les échelles et les paniers sont embarqués, Marie-Josée prévenue pour ajuster son menu et nous débarquons au milieu des cerisiers qui croulent sous les petites pépites rouges demandant à être cueillies d’urgence. André donne ses directives, vérifie l’installation des échelles et tous se retrouvent perchés, piaillant de bonheur. Les paniers se remplissent petit à petit, le rythme est bon. André vérifie si les cerises ramassées ont le bon niveau de maturation. Nous avons une équipe qui apprend vite et arrive à bien travailler tout en continuant de parler de ci et de ça.

 

À midi, Marie-Josée apporte le pique-nique avec un peu de rosé. Tout est rapidement englouti et nous nous reposons à l’ombre ici et là. Avec André, nous avons convenu de reprendre plus tôt que d’habitude pour compenser l’heure tardive du début de la journée. Je vérifie auprès de lui, s’il est satisfait du rythme de travail de mes recrues, il en est enchanté. Il réalise qu’il y a beaucoup plus de cerises à cueillir qu’il ne l’avait estimé.

 

À 7 heures, nous arrêtons et nous nous préparons pour l’apéritif. Le pastis coule à flots. Marie-Josée a prévu un couscous qui s’avère un délice. Le vin coule, les discussions se croisent et tous sont ravis. Vient le temps d’aller dormir, car nous planifions de reprendre le lendemain à l’heure habituelle : 7 heures.

 

On installe plusieurs un matelas dans la pièce adjacente à ma chambre, mais il manque une place. J’offre à Corinne de partager mon lit et elle accepte. Ce choix n’est pas innocent, elle est vraiment jolie et nos regards se sont croisés toute la journée. Une fois au lit, le vin aidant, nos corps se rapprochent et s’échauffent.  Baisers, caresses, manifestement nous nous plaisons, mais au moment de passer à l’acte, elle met un frein que je sens sans appel : elle a un copain, Abdel Khader, et elle ne veut pas le tromper. Dommage ! Je m’y fais et je m’endors rapidement. Le lendemain, elle me réveille avec une bise affectueuse et se lève rapidement, probablement pour éviter les tentations.

 

Toute l’équipe est productive malgré le vin de la veille. On arrive finalement à bout des cerises vers 15 heures, à temps pour ramener le groupe à Nîmes. André est enchanté et félicite ses cueilleurs et et prend leurs coordonnées en cas de besoin. Chacun repart avec les francs promis et une bouteille de vin, cadeau de la maison.

 

À Nîmes, je passe voir Claude, mais elle est en grosse discussion avec Michel, en colère comme je ne l’ai jamais vu. Je rebrousse chemin.

 

En arrivant chez André et Marie-Josée, je passe les saluer. Ils trouvent que je suis revenu bien rapidement. Je leur explique le contexte et ils me disent qu’il fallait bien s’attendre à ce que la situation se dégrade un jour ou l’autre. Ensemble, nous faisons le bilan de la fin de semaine. Ils sont impressionnés par la quantité de travail abattu et me remercient. Sans ce blitz, une bonne partie de la récolte aurait été perdue. Enfin, ils commencent à voir la fin de la saison. Encore une semaine ou deux de cueillette tout au plus et à un rythme plus lent. Par exemple, demain on ne commencera pas avant 10 heures. Ça me va.

 

Je retourne dans mes appartements que je trouve bien vides ce soir. Je réalise que je dois maintenant songer à la suite de mon voyage. Le temps des cerises était une étape afin de regonfler mon portefeuille, c’est presque fait et au-delà de toutes espérances. Mais partir, même sans savoir où aller m’est devenu difficile. Je ne suis pas un marin qui laisse une femme à chaque port. Oui, j’ai aimé des femmes à chacune de mes étapes, mais l’une d’elles a fait fondre mon cœur et, pour le moment, m’en éloigner ne me dit pas grand-chose.

 

Le lendemain, la journée est relax. André est heureux : il a eu un bon prix pour sa cargaison de cerises. Bébé est de bonne humeur de nous voir traîner et Marie-Josée est détendue. Ça sent la fin de la saison. Nous retournons travailler et cette fois-ci, nous attaquons une autre variété de cerises bien mûres, foncées : elles sont destinées à la fabrication de rouge à lèvres ! Je trouve émoustillant d’imaginer toutes ces lèvres charnues sur lesquelles nos petits fruits vont s’étaler. André aussi apparemment : il me fait la proposition de nous caresser mutuellement. Pour moi, il n’en est pas question. Il reste un peu gêné et espère que ça n’affectera pas notre relation. Je lui dis de ne pas s’inquiéter. Autant le corps d’une femme m’attire et m’excite, autant me rapprocher sexuellement de celui d’un homme me laisse froid.  Mais, je ne lui en veux pas et après un moment de silence, nous reprenons nos discussions parfois personnelles, parfois politiques et souvent anodines comme tous les collègues de travail peuvent le faire.

 

Le soir, je téléphone à Claude qui est encore bien émotive. Michel est insupportable et n’arrête pas de lui faire des pressions, directes ou indirectes pour qu’elle mette un terme à notre relation.  L’absence de ma collaboration dans la cuisine se fait sentir, le trio est à la bourre et la tension monte régulièrement dans le feu de l’action. Ces tensions se répercutent sur Jonathan qui n’arrête pas de demander la présence de Claude. Elle me dit que si elle doit mettre un terme à notre relation, c’est elle et elle seule qui va le faire et elle n’en n’est pas rendue là, tant s’en faut. D’ailleurs, de petites vacances lui feraient du bien. Je lui propose la plage de l’Espiguette. Elle est enchantée par l’idée, mais doit voir avec Michel et Christian quel serait le meilleur moment pour s’absenter. Je lui dis qu’ici, le travail tire à sa fin et que je peux prendre un congé quand je veux sans trop de problèmes.

 

Elle me rappelle le lendemain pour m’annoncer qu’ils vont fermer le restaurant dimanche et lundi prochains et Michel va s’occuper de Jonathan. On se rencontrera à la gare dimanche matin si je suis d’accord.  Évidemment !

 

Le samedi, Abdel Khader nous invite à une petite fête pour souligner le début de la saison des abricots.  Je suis bien curieux de le rencontrer, il fait un peu partie de mon univers et je n’ai pas encore eu l’occasion de le croiser. En route, André m’explique qu’Abdel Khader n’est pas Arabe, mais plutôt Berbère, l’ethnie d’origine en Algérie conquise  et dominé par les Arabes.  C’est un bon travaillant, il apprend vite. Parfois, il consulte André pour divers problèmes agricoles. Aucune mention n’est faite de son aventure intime avec Marie-Josée. Elle fait mention qu’il n’est pas un musulman pratiquant, il est plutôt athée comme nous finalement. Par contre, il a gardé la tradition chère aux musulmans où l’accueil de l’étranger est sacré. « Tu verras, on sera très bien reçu ».

 

À notre arrivée, une douzaine de personnes sont déjà sur place. J’aperçois Corinne qui me fait un beau sourire, puis on me présente Abdel Khader, un homme de taille moyenne, bien musclé, au sourire discret et à l’air préoccupé. Il a beaucoup entendu parler de moi et avait bien hâte de me rencontrer. Sa poignée est chaleureuse et il pose sa main sur mon épaule en signe de bienvenue. Ça sent bon l’agneau qui grille au fond du jardin. Une longue table bien garnie est déployée sous une grande toile blanche suspendue aux arbres l’entourant. La prédiction de Marie-Josée se matérialise.

 

Abdel Khader nous fait faire une courte visite de son domaine. La maison est rustique, mais le jardin magnifique. Les abricotiers tendent leurs fruits presque dans nos mains. Au loin, les rangs de vignes bien alignés et désherbés rompent avec la rondeur des arbres fruitiers. Au bout de la plaine, les collines de la garrigue marquent la fin de la zone domestiquée. Le midi dans son expression modeste et classique, sans les manoirs prétentieux, les piscines bourgeoises et les barrières infranchissables des villages cossus. Le midi que l’on aime avec l’odeur de l’agneau et du 51 que l’on me tend bien froid, bien serré. Les têtes vont tourner.

 

Abdel Khader retourne à ses occupations, André va voir si Marie-Josée s’en tire bien avec bébé et je me retrouve seul quelques instants, mais pas très longtemps : Corinne s’approche discrètement, me fait la bise d’usage avec une subtile et chaleureuse insistance. À voix basse elle me dit qu’elle est très contente de me revoir. Elle a pensé à moi et finalement, elle regrette de ne pas être allée plus loin l’autre soir, c’était vraiment agréable. Un pincement me chatouille le cœur, cette femme me plaît et elle a un charme tout en douceur. Nous échangeons un sourire complice. Elle me demande de rester discret : Abdel Khader est un homme jaloux, très jaloux. Je me garde de révéler son histoire avec Marie-Josée et nous retournons rejoindre les autres à table.

 

On m’a réservé une place entre André et Abdel Khader, loin de toute tentation. J’ai droit au traitement de l’invité d’honneur « venu de loin, du Canada, prêter main-forte aux paysans du Midi s’acharnant sur leurs vieilles terres millénaires et qui continuent, malgré le soleil brûlant, à donner le grain, les fruits et le vin, sources de vie ». L’agneau est divin, la semoule lui fait une belle compagnie et le rosé rafraîchit et assouplit nos esprits.

 

Abdel Khader boit raisonnablement, André moins, mais reste néanmoins en contrôle, moi j’abuse un peu. Je joue mon personnage de coureur des bois, ça plaît à tout le monde. Nous partons parmi les premiers, bébé est fatigué et fatigant. Je ne me plains pas, je dois me lever tôt le lendemain et être en forme pour mes petites vacance avec Claude.

 

Quand le car me dépose à la gare, Claude m’attend. Nous avons à peine le temps de boire un café avant de reprendre le train. Elle a retrouvé son sourire et sa bonne humeur, j’ai bien dormi et le vin de la veille est loin. Nous sommes prêts pour le départ. Le projet que je lui ai proposé est plutôt exotique pour elle, mais elle l’a accepté sans hésitation. Nous irons sur la plage avec un pique-nique pour la journée, ensuite nous irons souper au Grau-du-Roi puis nous irons dormir sur une des dunes qui longent la plage. Ce sera sa première nuit à la belle étoile. Nous reviendrons petit-déjeuner au village avant de retourner tranquillement à Nîmes. On annonce un temps magnifique, soleil, soleil, soleil.

 

Le parcours en train jusqu’à Montpellier est plutôt silencieux, nous regardons le paysage défiler, sa tête posée sur mon épaule. Puis le car jusqu’au Grau-du-Roi, une halte pour faire des provisions et nous marchons jusqu’à la plage, une bonne heure de marche. Vu la distance que nous aurons à refaire pour le souper, nous nous mettons d’accord pour rester dans la zone textile moins éloignée.

 

Nous nous installons sur la grande serviette de plage qu’a apportée Claude. Elle enfile son bikini qui lui va à merveille. Assez minimaliste sans être obscène, il met bien en valeur son joli corps et ses formes excitantes. Je meurs d’envie de dénouer les cordons reliant les petits bouts de tissus qui cachent ce que j’ai bien envie de voir, de toucher, de lécher. Mais ce n’est que partie remise. Elle s’étale sur le ventre en poussant un long soupir de soulagement comme si par magie, en retirant ses vêtements, tous ses soucis s’étaient envolés et le soleil, le vent, le bruit des vagues  étaient venus bercer celle qui berce, s’agite, se démène pour les autres. Son sourire coquin, son regard amusé me rendent heureux.

 

Elle s’assoupit et moi je rêvasse. Assez rapidement, la chaleur me pousse à l’eau. Elle me regarde au loin en souriant, la Méridionale a une tolérance au soleil plus grande que la mienne et l’appel de l’eau moins pressant. La Méditerranée est salée, j’y flotte sans effort, elle est fraîche et réveille ma tête engourdie. En revenant, je suis énergisé et je pars explorer les dunes pour trouver un endroit où nous passerons la nuit. La première que je grimpe s’avère idéale : à son sommet, une dépression, comme celle d’un volcan avec un fond bien plat et à l’abri des regards.

 

Après quelques allers et retours à l’eau, je propose à Claude de jeter un coup d’œil à ma découverte. En fait, j’ai bien envie de l’y entraîner pour jouer un peu avec les cordons de son bikini. Nous nous installons et constatons que nous sommes parfaitement isolés, hors de vue. Petit à petit, nous découvrons nos corps. Le soleil, les caresses, les baignades, les pauses se succèdent et nous traînons ainsi toute la journée, loin du temps, loin des autres, loin des soucis.

 

Le soleil commence à se faire moins écrasant, les vacanciers plient bagage et nos estomacs gargouillent. Je propose d’enterrer nos sacs à dos dans le sable et de nous rendre au village en prenant bien soin d’identifier. Les journées de juin sont longues, les Français trichent avec l’heure, il fera encore jour à notre retour, mais nous ne devons pas trop tarder.

 

La marche est agréable. On s’entend pour le resto : pizza et vin rosé, rapide, bon et pas trop cher.  C’est agréable d’être assis en face d’elle au bord du canal où circulent les bateaux de toutes sortes. Ça sent les vacances. Claude est heureuse, insouciante, en fait probablement pas, mais ça ne se voit pas. De même pour moi. On se parle de nos souvenirs d’enfance, de plaisirs passés. Puis nous en retournons. La route est longue, mais l’air est bon, la lumière est belle. La dune apparaît. Nous déterrons nos sacs, aplanissons notre lit et étendons nos sacs de couchage l’un sur l’autre. Allongés sur le dos nous regardons le ciel qui s’assombrit lentement, laissant percer une étoile de-ci de-là. Elle pose sa tête sur mon épaule, elle est bien, je suis bien. « Il n’y a que toi pour me faire dormir dans un endroit pareil. » « Tu aimes ? » « Je n’en ferais pas une habitude, mais ce soir c’est très bien, c’est vraiment très beau de voir la nuit se lever. Je me sens en paix ».

 

Le ciel clair et sec magnifie le spectacle. Nous sommes bouche bée devant la voûte céleste qui par son immensité nous rappelle notre petitesse. L’air est devenu frais, mais blottis l’un contre l’autre, nous sommes bien au chaud. Nous restons calmes, l’après-midi a eu raison de nos ardeurs. La Méditerranée murmure au loin, lentement le ciel devient plus flou pour finalement disparaître dans les ténèbres du sommeil.

 

Dormir dehors, c’est dormir sans rideau ni stores. En ce moment, tout près du solstice d’été, les premières lueurs apparaissent au milieu de la nuit. Comme je suis particulièrement photosensible, je commence à m’agiter. Il me semble que le lever du soleil sur la Méditerranée devrait être un bon spectacle. Nous n’avons qu’à sortir de notre trou et nous installer de l’autre côté, face au sud. J’hésite à réveiller Claude qui dort profondément. Je finis par oser. Elle grommelle qu’elle a peu l’occasion de dormir le matin, d’habitude c’est Jonathan qui la tire du lit, mais finalement, comme elle s’est réveillée et qu’elle ne réussit pas à se rendormir, elle obtempère, sans grand enthousiasme. En quelques minutes, notre couche est réinstallée et nous reprenons nos places, prêt pour le spectacle. À l’ouest, le ciel est encore en pleine nuit, à l’est, des lueurs annoncent l’arrivée du Roi-Soleil. Du rouge, puis de l’orangé, finalement du jaune apparaît. Le bleu nuit s’éclaircit et un point rouge surgit, une barre puis un demi-cercle qui s’agrandit peu à peu. Règne un grand silence, à part quelques oiseaux seuls signe, de vie à cette heure.  La chaleur nous rendort.

 

Quelques heures plus tard, nous levons le camp. J’en profite pour faire un dernier plongeon. Claude n’a pas le même enthousiasme que moi. Elle a grandi dans la sécheresse du Maghreb et non près des lacs canadiens !

 

Elle qui est habituée d’être à la course ,apprécie d’avoir le temps de d’aller au village, prendre café et croissants au rythme des vacanciers avant de reprendre la route puis le train. Nous avons bien aimé cette petite vacance tendre et sans histoires, une parenthèse. Je lui dis que j’aimerais récidiver, elle me répond qu’elle aussi, mais elle devra cette fois emmener son fils. J’accepte, ça me semble incontournable.  Nous nous laissons avec tendresse, sachant que nous nous reverrons. L’après viendra bien.

 

Les derniers jours, la récolte se fait à un rythme ralenti. Arrive le moment de passer à la caisse. André a compilé toutes mes heures, il y en a plusieurs en temps supplémentaires, d’autres majorées pour les samedis et les dimanches. Il me fait grâce des frais d’hébergement et de pension, j’insiste, rien n’y fait. J’ai accumulé un bon pactole. Je suis invité à rester autant que je le désire et à revenir pour les vendanges. Mais j’ai une idée en tête et pour cela, je dois me rendre à Aix.

 

Je passe par Arles car deux jeunes femmes plutôt charmantes qui m’ont prise en stop, insistent pour me faire faire un tour de ville et voir les arènes, en très bon état, mais moins massives que celles de Nîmes. J’arrive à bon port à Aix pour constater que Gilles est monté à Paris. Je n’insiste pas, car c’est plutôt Ghislain que je voulais voir au Château Noir. Il est encore tôt et j’ai le temps de me rendre chez lui avant la noirceur.

 

En fait, mon plan est de lui demander, s’il retourne au Québec pour l’été, si son logement serait disponible pour mes petites vacances avec Claude.  Malheureusement, il m’annonce qu’il l’a déjà sous-loué. Par contre, l’une de ses voisines, Sylvie, une autre Québécoise, recherche justement à sous-louer le sien. Ce serait encore mieux, car il est situé au rez-de-chaussée avec un accès direct au jardin. Je descends faire connaissance. Elle est très sympathique et enchantée de ma proposition. L’affaire est rapidement conclue, conditionnelle à la disponibilité de Claude.  Je lui téléphone. Elle se montre surprise de ma rapidité, mais comme le retour s’est avéré pénible, elle convient que ce n’est pas une mauvaise idée de brusquer les choses et de battre le fer pendant qu’il est encore chaud. Elle négocie et me rappelle.

 

Je retourne chez André et Marie-Josée. Nous profitons de l’entre-saison pour visiter Uzès, très prisée par les Allemands. Nous allons nous baigner dans le Gardon qui a la particularité de voir son cours s’enfoncer dans le sol et ressurgir un peu plus loin bien froide, presque glaciale malgré la chaleur omniprésente. Puis, je reçois un appel de Claude, nous pouvons partir le samedi suivant. Je lui confirme que je vais passer les chercher, elle et Jonathan pour ensemble aller prendre le train.

 

Dire que l’idée de partir en vacances avec Claude et son bébé m’enthousiasme serait mentir. J’aime les enfants et j’ai de la facilité à communiquer avec eux. J’ai travaillé dans un camp de vacances où j’avais la responsabilité d’une bande de jeunes garçons de 6 à 10 ans. J’avais bien apprécié cette expérience. Un bébé, c’est autre chose. J’ai quelques amis qui s’y sont mis, mais je ne suis pas encore prêt. Par ailleurs, Jonathan et XXX sont des bébés peu communicatifs, très centrés sur leur mère, et avec qui il est difficile d’avoir des réponses à mes sourires. Mais, je n’ai pas le choix. J’ai envie de passer du temps avec Claude et c’est un incontournable même si l’avenir de notre relation est hautement incertain. Vivre une semaine ensemble tous les trois est, pour moi à tout le moins, une aventure, une expérience à laquelle je ne peux échapper et dont je suis curieux de voir le déroulement.

 

Je passe chez Claude à l’heure convenue. Elle est seule avec son fils et fin prête. Elle a réussi à rassembler tout le nécessaire dans deux sacs pas trop volumineux. Fatiguée, mais de bonne humeur, elle m’accueille avec son sourire étincelant : « vivement le départ, foutons le camp d’ici avant de changer d’idée ».

 

Elle porte Jonathan dans une poche ventrale et le plus petit de ses deux sacs. J’agrippe l’autre en plus du mien sur le dos. De véritables Gitans !

 

Heureusement, la gare n’est pas trop loin. Le voyage se passe bien : Jonathan dort et nous faisons de même blottis l’un contre l’autre malgré la chaleur. Puis, le car vers le Château Noir et l’arrivée. La clef est à la place convenue. L’appartement plaît à Claude, particulièrement le petit jardin derrière où nous pouvons nous reposer au frais grâce aux immenses pins qui l’entourent. Jonathan s’impatiente, il a faim. Claude lui prépare à boire et le fait manger et il se calme. Elle le dépose ensuite sur la couverture qu’elle a étendue au sol, il se remet à pleurer. Elle le laisse quelques instants, mais il ne se calme pas. Elle le reprend et il s’appaise. Mais dès qu’elle le pose, il se remet à hurler. Probablement que tous ces changements ne lui plaisent pas. Il faut se rendre à l’évidence : il veut être dans les bras. La bonne nouvelle, c’est que les miens conviennent aussi. Claude semble un peu exaspérée et je lui offre de se reposer pendant que j’irai promerner Jonathan dans le porte-bébé. Il est calme, mais ses yeux ne croisent pas les miens. Au moins il est tranquille et Claude aussi.

 

Au retour, le grand air nous a ouvert l’appétit. On doit poser Jonathan un moment, il n’apprécie pas et nous le fait savoir. Le petit a de bonnes cordes vocales !

 

La soirée se passe bien : nous gardons tour à tour bébé dans nos bras et il finit par s’endormir à une heure décente. À notre tour de nous bercer mutuellement.

 

La nuit se déroule à merveille et le lever est agréable. Pendant que nous sirotons calmement notre café, nous avons de la visite : la propriétaire des lieux. Elle nous salue tout d’abord gentiment et nous nous présentons. Je lui fais part de l’histoire prévue : je suis un ami montréalais de Sylvie, la locataire, qui nous a prêté son appartement pour une semaine. La propriétaire nous annonce qu’il y a un problème : les enfants et les chiens sont interdits dans son domaine. Je tente de négocier avec elle en promettant de veiller à ce que Jonathan ne pleure pas. Rien n’y fait, nous devons partir. Je réussis à retarder le départ au lendemain. Nous sommes catastrophés. Claude est insultée : « les enfants et les chiens interdits, quel culot ! ».

 

Comme il est encore tôt, je suggère à Claude d’aller à Aix. Voir avec Gilles et sa bande s’il n’y aurait pas une alternative. Je saute dans le bus et me précipite chez Gilles. Il n’y est pas, mais Lise s’y trouve. Elle est justement avec trois copines, dont Nicole que je n’ai pas revue depuis le départ de Villefort. Ça me fait grand plaisir de la revoir et je lui raconte brièvement tout mon parcours rendu possible grâce à son invitation. Puis, j’en viens au problème de logement pour mes vacances en famille. Dans un premier temps, personne ne voit de solution, puis diverses hypothèses surgissent, toutes plus ou moins réalistes, pour finalement arriver au point où le silence devient lourd.

 

-     Je pense que j’ai quelque chose ! Ça me revient, ma cousine habite chez un mec à la campagne pas très loin et il me semble qu’ils ont un studio attenant à leur maison qu’ils tentent de louer depuis quelque temps.

-     Ils acceptent les enfants ?

-     Probablement, elle est cool ma cousine, son copain je ne sais pas. Attends-moi un peu, je vais aller lui téléphoner.

 

On se regarde tous avec un sourire, il semble qu’une solution soit possible. Elle revient peu après avec un bout de papier qu’elle me tend.

 

-     Je leur ai parlé, voici leurs coordonnées, et oui c’est libre. C’est à la campagne, pas très loin, mais un peu quand même. Il y a un canal qui coule à côté. Il n’y aura pas de problème pour le bébé. ils vont te faire un bon prix, ils aiment bien les Québécois.

 

-     Merci, vraiment nous sommes chanceux, je vais aller lui téléphoner.

 

Didier, le copain de la cousine a une bonne voix, mais il reste plutôt froid. Je lui dis que je dois confirmer avec ma compagne, mais que nous allons probablement arriver dès demain. Il offre de venir nous chercher à la gare.

 

Claude reçoit ma proposition avec satisfaction, mais sans grand enthousiasme : beaucoup de déplacement et nous n’avons aucune idée de l’endroit où nous allons. Jonathan est toujours aussi demandant et ça semble peser sur ses épaules. Pour nous changer les idées, nous allons marcher dans la pinède. Je prends Jonathan qui gazouille, crachouille et bave. L’odeur des pins et le chant des cigales sont omniprésents. La chaleur est lourde et l’ambiance au diapason. La réalité nous rattrape.

 

Comme convenu, Didier nous attend à la gare. C’est un grand et plutôt bel homme qui porte un chapeau de cow-boy, une chemise et un pantalon beige d’explorateur bien adaptés pour la chaleur qui commence à se faire sentir. La poignée de main franche et le regard perçant, il nous accueille chaleureusement.

 

Il a une belle voiture avec la climatisation, ce qui est plutôt rare ici.  Il nous explique qu’il a acheté cette maison dans le but d’en faire un ranch, mais le tout n’est encore qu’à l’état de projet. Nous roulons quelque temps sur une route secondaire, puis nous bifurquons sur un chemin de terre : « C’est ici à 200 mètres ».  Apparaît la maison, beige avec son toit en tuiles de terre cuite. Deux ou trois arbres font un peu d’ombre, mais autour c’est la garrigue bien sèche. J’aperçois le canal, tout de béton, où coule une eau vive : « c’est le canal de Provence qui alimente la région ».

 

Le studio est une grande pièce assez fraîche malgré la chaleur. La copine de Didier, fort jolie, nous attend. Elle nous salue gentiment et aide au transport de nos maigres bagages. Le couple nous fait faire le tour de leur propriété. C’est propre, moderne et d’assez bon goût. Ils nous offrent leur aide en cas de besoin et nous abandonnent dans nos appartements où nous nous retrouvons tous les trois.

 

Nous avons un petit jardin, à l’ombre et un peu à l’écart de leur espace. Pour l’intimité c’est parfait et il semble que ce soit important pour eux. La pièce est bien fonctionnelle, propre, mais sans cachet. En fait, on se retrouve un peu comme dans un îlot au milieu du désert. Mais pas tout à fait, à 4 kilomètres, un joli village perché sur une coline nous attend pour faire les courses. Ce que j’avais imaginé dans ma tête avec le petit canal et sa verdure enveloppante est aux antipodes d’où nous nous retrouvons. Claude semble partager ma déception, mais Jonathan nous ramène à la réalité : il a faim.

 

Nous profitons de la fraîcheur toute relative de notre studio pour déjeuner suivie d’une sieste crapuleuse pendant que Jonathan dort à poings fermés. En fin d’après-midi, nous allons au village faire les courses. Nos propriétaires nous offrent de nous y conduire, mais nous préférons marcher et explorer les environs à notre guise.

 

La route, peu fréquentée, est une longue montée bien droite vers le village qui pointe en haut de la colline. Même en fin d’après-midi, la chaleur est omniprésente et aucun arbre pour faire de l’ombre. Le centre du village est charmant et tous les commerces sont ouverts. Comme d’habitude, la douce France étale ses infinies tentations alimentaires. Nous allons à l’essentiel, car nous devrons porter le tout au retour. Nous prenons un verre sur la terrasse déserte. Le village est à l’écart des circuits touristiques, à part quelques passants qui semblent se connaître depuis la nuit des temps, personne.

 

Nous retournons à la maison. Petit à petit, Jonathan s’habitue à son nouvel environnement et accepte de rester seul avec ses jouets, mais pas question que Claude et moi en profitions pour nous caresser : il se met alors à hurler ! Nous acceptons en riant cette contrainte et parfois je m’amuse à le provoquer en m’approchant de Claude pour voir sa réaction, ça fonctionne à tout coup.

 

La vie suit son cours malgré le peu de distractions. Marcher ici est sans grand intérêt et pénible dès que le soleil monte un peu. J’ai lu le livre que j’avais apporté. Impossible de me rapprocher de Claude quand Jonathan est éveillé. La chaleur à laquelle je ne suis pas habitué et le fait que je sois où je voulais être, avec Claude, fait monter en moi une immense fatigue. Je dors sans arrêt. Rien à faire, je ne peux y résister. Claude n’en peut plus de me voir dormir. Je ne sais trop qu’en penser, je me trouve un peu démuni dans cette situation. La nuit, mes rêves du pays se font de plus en plus insistants. Le jour, je me retrouve dans cet îlot au milieu d’un four où l’eau qui coule tout près est inaccessible, la baignade dangereuse à cause du courant est interdite. Bien sûr, il y a Claude. Nous avons toujours de tendres moments. Il fait bon lui parler, entendre sa voix posée, voir son sourire et ses yeux pétillants, humer son parfum quand elle passe tout près, regarder son corps qui me parle toujours, mais ce séjour déclenche le moment de la vérité: je suis loin de chez moi et je ne sais trop que faire. Elle a sa vie ici où je n’ai pas de place, mais c’est aussi auprès d’elle que je me sens en quelque sorte chez moi. Un chez-moi impossible. Mon désarroi face à mon itinérance me tombe dessus comme une chape de plomb et m’endors pour en quelque sorte me ramener au pays. Tout ceci se débat dans moi et fidèle à mon habitude, je n’ose pas en parler. J’effleure le sujet, j’aimerais aller plus loin, mais je n’y arrive pas. Des générations d’hommes de peu de mots m’ont transmis leur silence paralysant.

 

Il devient clair dans ma tête que je doive revenir au pays me faire ma propre vie malgré mon amour pour Claude. Dans un scénario idéal, elle n’aurait pas d’enfants, nous aurions pu partir à l’aventure, faire des projets ici ou au Québec, mais elle a un fils et c’est ce qui est le plus important pour elle. Une grande question se pose pour moi, suis-je tombé amoureux d’elle, me suis-je abandonné justement parce que c’était une histoire impossible, inaccessible ? Dieu seul le sait, mais la question se pose et elle restera sans réponse.

 

La semaine se déroule avec ses hauts et ses bas. Notre lien tient le coup. Des regards complices, des moments de tendresse troublante, des nuits passionnées passent, pourtant l’inévitable est maintenant sur la table : je dois retourner au Québec et Claude chez Michel, le père de son fils.

 

Nous avons tenté l’aventure. Nous sommes allés aussi loin que l’on pouvait dans cette rencontre improbable et dévastatrice comme un ouragan qui frappe fort et balaie tout sur son passage. La passion laisse en moi un cœur brisé, comme un arbre déraciné, avec la maigre consolation que ce cœur si froid, si difficile à enflammer malgré la rencontre de femmes qui m’ont touché et que j’ai aimées, ce cœur avait fini par s’enflammer, s’embraser et me faire planer dans les hautes sphères de la béatitude. 

 

De retour à Nîmes, Claude laisse Jonathan à son père et vient me reconduire à la gare, d’où je partirai en stop à Paris prendre mon vol vers Montréal. Les adieux sont tendres, émotifs, mais pas déchirants. Ce sentiment de proximité avec elle est toujours présent et j’ai comme l’impression, sûrement un peu irréaliste, que ce n’est qu’un au revoir. Je la regarde longuement s’éloigner de moi dans sa belle robe bleue et sa démarche particulière. Finalement, je me retourne et reprends la route.

 

 

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