Treizième étape: La Scandinavie

 

Je ne traîne pas longtemps à la sortie de Nîmes, m’enlevant ainsi toute envie de virer de bord. Un commerçant m’amène au relais suivant où je reprends mes vieilles habitudes. Je dois régulièrement passer d’un véhicule à l’autre. Petit à petit, le plaisir de faire la route revient. En énumérant les pays visités à mes auditeurs, une idée commence à poindre : pourquoi ne pas prolonger mon séjour un peu et aller voir la Scandinavie ? Paul m’en avait fait l’éloge. Qui sait, j’y trouverai peut-être le Graal ? J’ai de l’argent en poche, l’été est à son apogée, rien ne m’attend à la maison — je n’ai même plus de maison — et un petit détour de quelques semaines ne va pas hypothéquer mon avenir !
 
Le coup de grâce est porté lorsqu’à proximité de Paris et que j’aperçois deux rutilants camions tout blancs avec l’inscription : Transport France Danemark. J’aborde l’un des deux chauffeurs pour lui demander s’il va effectivement au Danemark. 
 
–       Oui, pourquoi ? 
-        Pourriez-vous me prendre, je suis Canadien et j’aimerais bien m’y rendre. 
–       Bon, laissez-moi y réfléchir, je dois aller boire un café.
 
 Il ressort quelques minutes plus tard avec son collègue, tous les deux ont une bonne bouille. « C’est bon, vous pouvez monter ».
 
Marc s’avère très sympathique et communicatif. Ils transportent chacun une cargaison de parfum qui vaut une fortune. On peut imaginer les effluves si jamais ils avaient un accident ! Ils projettent de rouler toute la nuit en passant par la Hollande afin d’éviter les contrôles routiers plus fréquents en Allemagne. « En Hollande, ils s’en foutent un peu, tant que l’on respecte les limites de vitesse ». Ils doivent arriver au matin en banlieue de Hambourg pour décharger leur cargaison, recharger à la frontière danoise et revenir passer le week-end à la maison. Sinon, ils resteront coincés là-haut jusqu’à lundi. Un défi !
 
Nous discutons de choses et d’autres. Il est curieux de mon voyage et me trouve bien chanceux. Lui n’a pu faire d’études et s’est retrouvé papa assez jeune. Il doit assumer. La conversation aide à faire passer le temps. La nuit est monotone, pas grand-chose à voir et entendre à la radio après avoir passé la Belgique.  Au lever du jour, nous roulons sur une petite route. La chaleur du soleil levant et le ronronnement du moteur m’assomment. Au moment où ma tête croule, j’entends : « Eh, eh, pas question de dormir, si tu dors, je vais m’endormir aussi ». J’ai un rôle à jouer et je dois assumer ! Je reprends la discussion et petit à petit je reviens à la vie.
 
Nous arrivons dans la banlieue de Hambourg où nous laissons les camions pour le déchargement. Nous nous rendons à pied dans un restaurant ouvrier pour manger un Bauernfruhstück censé être excellent. Entendre des Français faire l’éloge de la cuisine allemande me surprend un peu, d’habitude ils sont plutôt chauvins en ce domaine. Le repas leur donne raison, il est copieux et délicieux : des œufs, pomme de terre, du jambon et des saucisses. En plus, pas moyen de payer.
 
Ils m’amènent jusqu’à la frontière danoise où ils doivent sortir de l’autoroute pour aller charger leurs camions. Je les salue chaleureusement et je me rends à pied au poste-frontière où le douanier danois m’accueille et me demande où je vais.
– Copenhague.
– Et comment ?
– En stop. 
– Mais c’est interdit sur l’autoroute.
 
Voyant mon visage débité, il me rassure. « Ne vous inquiétez pas, je finis mon quart de travail dans 20 minutes et je vous emmène au village où vous pourrez vous installer sur la route nationale ».
 
Le douanier s’avère volubile et amical et me dépose sur la route nationale d’où j’enfile les voitures et j’arrive rapidement à destination. 
 
 On me laisse au centre-ville, pas très loin de Christiania, dont m’a parlé Paul, et où je devrais trouver à me loger. La ville est moderne, la circulation abondante et les vélos nombreux à s’y faufiler. Après une vingtaine de minutes de marche, j’arrive à la ville libre, une ville dans la ville. Pas moyen de se tromper, le lieu tranche avec le reste : de vieux bâtiments en brique rouge ponctués de graffitis psychédéliques baignent dans un terrain où la propreté et l’ordre nordique font une pause. De jeunes bohémiens vont et viennent, des odeurs de marijuana et de haschich piquent le nez. J’arrive sur une petite place où un cirque a monté sa tente toute blanche. Des petites têtes blondes y sont alignées, bien attentives au clown qui se démène au centre. 
 
Je poursuis mon exploration et je tombe sur une autre place où les vendeurs de diverses drogues offrent leur marchandise aux passants. Christiania est un ancien terrain militaire où la ville et la police n’y ont pas juridiction. Le Gouvernement tolère la situation et c’est devenu le lieu où les Scandinaves s’approvisionnent sans crainte. Une ambiance étrange y règne.  Elle ne me plaît pas vraiment, mais elle se dissipe lorsque je m’éloigne de ce lieu. Un peu plus loin, on arrive aux limites au bord d’un canal où de coquettes maisonnettes tout en bois peintes de couleurs éclatantes sont éparpillées au milieu d’un petit boisée. Plutôt sympathique. Je m’assois et peu après un jeune homme m’aborde :
 
–  Tu viens d’arriver ? tu as l’air perdu.
–  Oui, j’arrive de France, mais je suis Canadien.
–  Tu connais Christiania ?
–  En fait, pas vraiment, un Hollandais m’en a parlé. 
–  Oui c’est spécial, il y a du bon et du moins bon.
–  Est-ce qu’il y a un endroit où l’on peut dormir ?
–  Oui, un dortoir. Mais sois prudent, les vols sont nombreux.
 
Il m’amène au bâtiment qui sert de dortoir. On peut y dormir sur le sol, les toilettes et les douches sont à l’extérieur. Le tout est sommaire, pour ne pas dire plus, mais d’une propreté acceptable. Des jeunes y traînent, certains seuls, d’autres en groupe.
 
Je m’installe près d’une petite blonde qui semble seule.  Je grappille les noix que j’avais dans mon sac, nos regards se croisent et nous commençons à discuter. J’apprends qu’elle est Finlandaise et passe quelques jours ici entre deux allers-retours pour aller voir son copain. Il est en prison en Suède suite à un kidnapping qui a mal tourné. Décidément, les veuves de prisonniers pullulent sur ma route. Elle n’est pas spécialement jolie ou allumée, mais Hanna est d’agréable compagnie. Il me fait du bien de ne pas être seul alors que les autres jeunes autour semblent peu enclins à établir des contacts avec des étrangers,.
 
Je dors profondément malgré le sol dur. La précédente a été courte et j’ai du rattrapage à faire. Le lendemain, ma voisine dort toujours quand je me lève et décide d’aller visiter la ville. Je repasse près du cirque et un des employés me salue. Je discute avec lui un moment. Il m’apprend que ce cirque est venu s’installer ici quelques jours. Les représentations, destinées aux jeunes enfants, sont gratuites. Ainsi, plusieurs gens qui ne mettraient jamais les pieds à Christiania y viennent, car ce cirque a une très bonne réputation. Je lui demande si je pourrais y laisser mon sac à dos pendant la journée. Il accepte gentiment.
 
Je parcours la ville qui dégage une énergie détendue. Les passants sont majoritairement blonds et les étrangers assez rares. Aucune terrasse où boire un café. J’aboutis au port où je me rends voir la fameuse sirène qui s’avère assez décevante. Mais bon, peut-on venir à Copenhague sans la voir ? Il semble que non, car le peu de touristes que je croise y sont. Je retourne à Christiania où je retrouve Hanna qui m’invite à me baigner dans le canal en tenue d’Adam. J’accepte, même si je ne suis pas convaincu de la qualité de l’eau. La chaleur et son entrain ont raison de mes réticences. Elle a un corps désirable et c’est un plaisir de la suivre en nageant. La vue sur Christiania est jolie, mais je ne suis pas en paix. Je crains qu’un plaisantin ne parte avec le tas de vêtements que nous avons laissé sur la rive.  
 
Nous rentrons et allons manger au café. Je lui fais remarquer que les gens ne sont pas très chaleureux et elle m’explique que nous ne sommes pas en Italie ni en France, ici chacun fait sa petite affaire. Le Nordique est un introverti qui ne s’adresse aux autres qu’en cas de nécessité. Bien joyeux tout ça. On est loin de la Hollande où tout le monde était si accueillant. Je décide néanmoins de prolonger mon séjour d’une journée avant de me rendre à Oslo. Je suis curieux de voir la Norvège avec ses fjords et ses montagnes qui contrastent avec le Danemark plutôt plat.
 
Le lendemain, je marche longuement dans la ville où les gens affairés restent difficiles d’approche. Quand je retourne à Christiania, une surprise m’attend : la tente du cirque a disparu et avec elle mon sac à dos. Il contient toutes mes affaires, entre autres mon passeport et mon billet de retour. Je panique. Personne n’est vraiment au courant où est partie la tente. L’équipe a disparu et les passants semblent voguer dans des nuages interstellaires.  Après avoir couru dans tous les sens comme une poule sans tête, je finis par trouver un numéro de téléphone pour rejoindre le cirque. J’appelle et apprends que tout le matériel est dans un entrepôt et que, non, ils n’ont pas vu un sac à dos vert. Mais, on va vérifier et je peux rappeler demain.
 
Je passe une nuit d’enfer, pas de sac de couchage, de trousse de toilette, de vêtements de rechange, mais surtout la disparition de mon passeport et de mon billet de retour m’inquiète au plus haut point. Hanna me prête une couverture et me rassure un peu. 
 
Le lendemain, je tourne en rond inquiet. En début d’après-midi, je tente un appel. Oui ils l’ont retrouvé ! Je pousse un grand cri de soulagement, mais une inquiétude demeure, tout y est-il encore ? On me donne l’adresse. Je m’informe du meilleur moyen d’y arriver, le tramway, j’y cours. Je reste debout nerveusement, je débarque et me précipite à l’adresse indiquée. À la porte, une préposée m’attend, mon sac à la main. Je m’empresse de vérifier la présence de mon passeport et de mon billet d’avion. Tout y est, je respire !
 
Au retour, j’achète une bouteille de vin rouge français pour partager avec Hanna, fêter ça et faire nos adieux. Nos rapports restent amicaux jusqu’à la fin. J’ai bien apprécié sa compagnie tout au long de mon aventure dans ce lieu froid où les êtres humains se tiennent à distance.
 
Le lendemain, je prends le train jusqu’au traversier pour la Suède. Au débarcadère, je fais du stop avec un petit écriteau : Göteborg. C’est sur la route d’Oslo. L’attente est interminable. Les bateaux se suivent et crachent ponctuellement leur flot de véhicules, mais personne ne s’arrête. À un moment donné, les douaniers suédois interpellent une famille et inspectent longuement leur roulotte de camping. Elle s’avère chargée à bloc de bouteilles de vin et d’alcool. Ils ont deux magnifiques adolescentes toutes blondes, finalement pas beaucoup plus jeunes que moi, avec qui j’échange des sourires ricaneurs à propos de la situation. Les parents qui ne s’aperçoivent de rien sont rouges de gêne. Petit à petit, les bouteilles s’étalent. Avant d’en voir la fin, comme une auto s’arrête, j’embarque sans hésiter, en lançant un clin d’œil aux deux jolies demoiselles qui me tendent la main.
 
Mon conducteur suédois est un francophile. Nous échangeons longuement sur notre perception de la France. Il en a une vision un peu romantique et ne connait rien du Québec. Il est plutôt Sartre et moi Camus. Mais ça fait plaisir de parler français. Il me laisse un peu avant Göteborg dans une station-service où j’aborde deux jeunes Américains en route vers Oslo. Ils me prennent sans hésitation.
 
Nous avons l’occasion d’échanger entre Nord-Américains. Je lui fais part de ma passion pour le football américain. L’un d’eux m’apprend qu’il a joué au collège et a même failli être repêché par la NFL. Mais sa carrière s’est arrêtée là. Il en a gardé un lourd héritage : il a la colonne vertébrale bousillée et il peine à marcher. Il doit prendre continuellement des médicaments contre la douleur.
 
Nous arrivons en pleine nuit à Oslo, ils me laissent au centre-ville. Tout est fermé. Quelques passants circulent assez rapidement. Je ne sais trop quoi faire. En marchant, je vois un petit parc où un groupe de jeunes s’attardent. L’un d’entre eux, de bonne taille avec une bouille sympathique, me regarde m’approcher et me salue. Je l’aborde en lui  demandant s’il n’y aurait pas une auberge de jeunesse  pas trop loin. Il ne sait pas, mais il m’invite à me joindre à eux, ils se dirigent chez lui et je pourrai y dormir. J’accepte, car il m’inspire confiance.
 
Il habite tout près et quand nous y arrivons, je constate que son appartement, est en fait une grande pièce est en construction. C’est relativement propre et il m’indique un sofa où je peux dormir. Il m’offre un shoot d’héroïne. Un peu surpris, je lui dis que non, je ne suis pas trop adepte de la chose. Pendant que les autres préparent leurs seringues et font chauffer leur drogue, il me rassure et me dit que je n’ai rien à craindre. Je le crois, va savoir pourquoi. Effectivement, je m’endors rapidement. Mes hôtes restent tranquilles, l’héroïne n’est ni le LSD ni la cocaïne et a tendance à calmer l’utilisateur plutôt que le stimuler. Au petit matin, tout le monde dort profondément et j’en profite pour décamper en prenant soin de laisser un mot de remerciement.
 
J’arpente Oslo dont le centre est assez concentré autour de la rue principale, la Karl Johans Gate. Comme à Copenhague, pas de terrasse, une architecture froide, mais la ville, à l’allure provinciale, est agréable. Le port de mer me rappelle les grands explorateurs norvégiens qui ont parcouru le monde. Ici aussi c’est difficile d’engager la conversation avec quiconque. En début d’après-midi, je décide de mettre le cap sur Trondheim, la ville d’Ingrid dont je n’ai pas les coordonnées. Il y aura les montagnes et peut-être la rencontre de gens sera plus facile à la campagne. 
 
Je m’installe à la sortie de la ville où une bifurcation donne le choix entre le nord, Trondheim, ou le sud, Göteborg. La circulation est lourde et les voitures roulent lentement. Parfait pour faire du stop. Par contre, l’attente est longue, très longue. La fatigue du voyage me tombe dessus. L’idée du retour à la maison me revient en tête. Après trois heures à poiroter, je ressors mon carton Göteborg et je change de voie.
 
Il semble que parfois les astres nous tracent la voie et qu’il faille les écouter. Aussitôt que j’ai changé de voie, une voiture s’arrête, puis une autre qui m’amène à Göteborg où je prends le ferry pour le Danemark. J’y dors quelques heures et à la sortie, une Allemande me prend. Nous discutons longuement. Elle est en rupture avec son copain, mais n’arrive pas à le laisser. Elle trouve étrange de se confier à un pur inconnu, il semble que je lui inspire confiance. Ma situation est inverse : je laisse une femme que j’aime pour retourner chez moi. Une rencontre improbable.
 
Arrivé en Allemagne, un jeune homme d’affaires me fait monter dans sa BMW. J’ai l’occasion d’expérimenter les autobahns allemandes sous leur meilleur jour : il roule à 180 km/h et je me sens en sécurité, il conduit comme un pro. Les autres conducteurs sont disciplinés et personne ne pose de geste dangereux. Les kilomètres défilent à un rythme d’enfer et parfois une rutilante Mercedes ou encore une Porsche nous dépasse. Ils doivent rouler à plus de deux cents kilomètres-heure. Il m’apprend que c’est Hitler qui a développé ce réseau, entre autres pour pouvoir déplacer rapidement des troupes et du matériel et servir de piste d’atterrissage en cas de destruction des aéroports. Les Américains s’en sont inspirés pour construire leur réseau d’interstates.
 
Je roule ainsi toute la nuit et je traverse l’Allemagne. À l’aurore, au cours d’une, pour fêter ce parcours rapide, je m’achète un sandwich et une bière. Peut-on passer en Allemagne sans y boire une bière ? Je consomme le tout lentement sur la rampe de l’entrée de l’autoroute en tendant le pouce au cas où. D’habitude, je me montre mon meilleur jour pour séduire les automobilistes, mais comme j’ai bien roulé cette nuit, je ne suis pas pressé et je m’affiche avec ma bière. 
 
Surprise ! un homme dans la cinquantaine s’arrête. Je lui demande si je peux monter avec mon sandwich et ma bière : pas de problème. Il a un fort accent néerlandais et il me confirme sa nationalité. Je ressors un peu mon Dutch In Three Months et le lien se crée. Il me confie être homosexuel et il est venu vivre ici avec son amoureux, un Allemand. Puis, j’engage la conversation sur la Deuxième Guerre mondiale, je suis toujours un peu curieux de savoir comment ceux de son âge ont vécu cette période. Comme je connais un peu le ressentiment des Hollandais pour les Allemands, je suis bien curieux d’entendre sa version.
 
–    Ah ! ça, c’est une longue histoire, je suis juif.
–    Ah bon, avez-vous envie d’en parler ?
–    Je ne peux pas dire que c’est facile pour moi et que j’aime ça, mais je dois le faire, car c’est important d’en parler aux jeunes de ta génération. 
–    Effectivement, je dois dire que personnellement vous êtes le premier juif survivant de la guerre que je rencontre.
–    Je suis un survivant du camp de Bergen-Belsen où j’ai passé une bonne partie de la guerre. J’ai survécu parce que j’étais jeune, en bonne forme au départ et surtout j’étais affecté aux cuisines où nous avions accès à un peu de nourriture. À la libération, je n’avais que la peau et les os et j’ai été longtemps malade. J’ai survécu de peu. Toute ma famille y a passé.
–    Comment étaient les Allemands avec vous, ils ne pouvaient pas être insensibles ? 
–    Ils vivaient dans un régime de terreur et ils devaient obéir aux ordres, s’ils ne le faisaient pas, ils subissaient le même sort que nous. Je vais te donner un exemple. J’avais un gardien avec qui j’avais un contact presque humain. Il était responsable de la cuisine et voyait à ce que nous ayons assez à manger et ne nous brusquait pas trop. Mais un jour, un supérieur l’accompagnait et je devais transporter une poche de pommes de terre, un poids énorme pour mon état à ce moment, il m’a hurlé d’aller plus vite et envoyé un solide coup de pied au derrière. Je peux te dire que quand on n’a que la peau sur les os, c’est vraiment douloureux. Mais je comprenais qu’il devait se montrer intraitable devant ses supérieurs pour ne pas avoir de problèmes.
–    Finalement, les Allemands étaient eux-mêmes victimes du régime nazi ?
–    Oui, et ils en ont payé le prix, crois-moi. La majorité des jeunes Allemands a péri sur le front est et les jeunes Allemandes qui se sont retrouvées sur le passage des Russes ont été violées, battues et humiliées.
–    Maintenant, vous vivez en Allemagne, comment ça se passe ?
–    Bien, la jeune génération est très pacifique, je vis avec un homme que j’aime et pour qui j’ai tout laissé. Par contre, quand j’entends certains politiciens de droite ou de jeunes fascistes, tout ça me revient. On ne guérit jamais d’un tel vécu. 
 
Plus de trente ans après la guerre, l’émotion est encore vive chez cet homme. Nous gardons silence un bon moment, par respect pour ceux qui y ont laissé leur vie et à ses souffrances mal cicatrisées. Puis, je le remercie pour son témoignage et lui dis que je vais m’en souvenir jusqu’à la fin de mes jours.  
 
Peu après, nos routes se séparent et, à ma demande, il me laisse ses coordonnées. Peut-être que je le contacterai un jour pour en savoir un peu plus.
 
Nous approchons de Strasbourg, où je retournerai en France. Quand je mentionne au conducteur suivant que je suis Canadien-français, il allume la radio et surprise : Radio-Canada. Wow ! J’en ai presque la larme à l’œil. Beaucoup d’émotions ce matin. Pas peu fier de son coup, il m’apprend qu’il y a une base  de l’armée canadienne tout près, mais que le signal ne va pas très loin. Effectivement, le signal s’atténue et le doux accent de Radio-Canada se perd dans les grincements.
 
Faire du stop, c’est un moyen économique de voir du pays, mais c’est aussi un moyen privilégié d’établir des liens intimes avec des gens que l’on n’aurait jamais croisés autrement. Passer deux ou trois heures seul à seul dans un espace restreint où parler fait passer les kilomètres devient un véritable confessionnal où péchés, joies, rêves et histoires s’échangent. Certains restent réfractaires, secrets et laissent la radio à un fort volume, mais pour la majorité c’est une occasion de faire connaître leur pays, et peut-être aussi de confier leur vécu à quelqu’un qui va repartir aux quatre vents en gardant pour lui ses confidences. Ainsi l’autostoppeur a le privilège d’avoir accès à la vie intérieure des humains qui peuplent les paysages défilant autour de lui.
 
Je passe à pied le pont qui traverse le Rhin en laissant traîner mon pouce, comme un canoteur laisse flotter une ligne au cas où un poisson se laisserait tenter. Ça mord : une petite 4L blanche immatriculée en Allemagne s’arrête devant moi. Je monte en vitesse, nous ralentissons le trafic, et, une fois en place dans le petit espace qui restait à l’arrière, je constate la présence de deux jeunes Allemandes souriantes. Décidément, je suis béni des dieux.  Elles prévoient s’arrêter prendre un café à Strasbourg, il est meilleur qu’en Allemagne, avant de reprendre la route vers l’Île de Ré, à l’extrémité ouest du pays.
 
Comme prévu, nous arrêtons à une terrasse où je peux constater par leur transaction avec le serveur qu’elles parlent très peu français, mais ça n’enlève rien à leur charme, au contraire. Elles ont belle allure, l’une longiligne et brune, l’autre blonde délicieusement un peu ronde, les deux ont le regard intelligent et pétillant. Ce sont deux étudiantes en psychologie qui vont camper et découvrir la France pour la première fois par elles-mêmes. Elles me demandent où je vais, je leur réponds que j’hésitais un peu entre aller reprendre mon avion à Paris ou encore passer par Nîmes saluer une amie avant mon grand retour.  Elles m’invitent à rouler avec elles le temps que je veux, je pourrai leur servir de traducteur et de guide comme je semble bien connaître le pays. Je vais y réfléchir, j’ai le temps, car nous avons de la route à faire ensemble, peu importe ma destination.
 
Nous reprenons la route et je discute longuement avec elles, en fait surtout avec la passagère avant, Constance. Je leur fais part de mon dilemme : je ne sais plus trop où je m’en vais, j’avais le plan de devenir charpentier, mais il bat de l’aile. Un retour aux études ? Je ne l’exclus pas, mais l’idée de me retrouver coincé entre quatre murs pour plusieurs années me sourit plus ou moins. Il faudrait que j’aie une passion pour un métier ou un sujet, ce qui fait défaut en ce moment. Constance m’apprend qu’elle a eu une période difficile au retour d’un voyage aux Indes. Suite à l’aide qu’elle a reçue, elle a décidé d’entreprendre des études en psychologie pour mieux se comprendre et accompagner les autres. Sympathique.
 
Nous avalons les kilomètres et au fil de nos discussions arrive l’heure de s’arrêter pour manger et s’installer pour la nuit. En Allemandes bien organisées, elles ont prévu de réserver un camping et nous y arrivons. Après avoir aidé aux transactions, le personnel de l’accueil ne parle que français, je réalise qu’elles ont apporté chacune leur tente, elles sont prêtes pour l’aventure ! Constance m’invite à partager la sienne, j’accepte avec plaisir.
 
Après un repas au resto du camping où les pizzas sont particulièrement savoureuses et le rouge offert à prix d’ami, nous nous retrouvons dans la tente la tête dans les vapeurs. Constance me regarde avec désir et c’est réciproque. Elle a de beaux cheveux blonds bouclés, des yeux bleus à faire fondre le Groenland et une poitrine généreuse qui ne demande qu’à être libérée de son corset. Ce qui ne tarde pas, me permettant de me régaler de ses mamelons qui réagissent prestement à caresses. Tout son corps est à l’avenant, sa peau blanche et crémeuse dégage une fraîcheur agréable dans cette nuit encore chaude.
 
Le lendemain, je décide de poursuivre avec elles jusqu’à la côte ouest où je prendrai la route vers le sud, Bordeaux, Toulouse en direction de Nîmes. Leur compagnie est agréable, mais le besoin de rentrer reste omniprésent. Je me trouve un peu fou de vouloir refaire des adieux à Claude, mais c’est comme ça. J’ai cette envie irrationnelle de la revoir. Je passe une autre nuit agitée avec la pulpeuse Constance et nos routes se quittent.
 
Je reprends mes sauts de puce, toujours aussi efficaces, et c’est en début de soirée que j’arrive à Nîmes. Quand j’arrive près de l’Idiot, j’aperçois Christian qui fume une cigarette à l’extérieur. Il vient rapidement à ma rencontre.
 
–    He Daniel ! tu n’es pas rentré au Canada ?
–    Imagine-toi que j’ai fait un petit détour par la Scandinavie. Je venais refaire mes adieux à Claude avant de reprendre mon vol.
–    Ah bon. Ça ne va vraiment pas bien entre elle et Michel. Elle est allée se réfugier quelques jours chez Gaby. Elle doit sûrement y être et ce ne serait pas une bonne idée de croiser Michel en ce moment. Tu sais où c’est?
–    Oui, j’y suis déjà passé. Merci, Christian, ç’a été vraiment sympa de travailler avec toi. J’espère que vous allez réussir à passer au travers.
–    Je commence à penser que nous n’y arriverons pas. Mais pour le moment, je persévère. On verra. Allez adieu, je vais y retourner avant que Michel ne sorte.
–    Adieu !
 
Je suis un peu secoué par cette nouvelle et je marche lentement, le temps de réfléchir à ce que je veux faire. Claude seule, sans son mari. Enfin pas seule, mais seule avec Jonathan. Ça change la donne. Oui, mais pas tant que ça. On revient à la situation dans la garrigue où je me suis senti coincé dans ce pays que j’aime, mais qui n’est pas le mien. Ici, je ne saurais trop quoi faire non seulement pour gagner ma vie, mais pour trouver une passion de de vivre de celle-ci. J’aime voyager, mais être à nouveau toujours seul à tout recommencer me plaît moins, j’ai besoin de racines, de proches avec qui partager, échanger, aimer.
 
Le pas de la porte arrive rapidement, la clochette se fait entendre et  Claude apparaît sur le seuil.
 
– Daniel ! Que fais-tu ici ? Tu n’es pas reparti ?
 
Son regard est à la fois enchanté et songeur. Nous ne sommes plus dans le roman rose, mais plutôt dans les déchirements existentiels, un lendemain de veille d’une fête splendide, mais où le retour à la réalité est difficile. Les obstacles qui s’étaient effacés par magie pour faire place à l’euphorie sont revenus et demandent résolution, peut-être révolution. 
 
Une fois la surprise passée, mon sac déposé, nous nous retrouvons face à face dans la minuscule cuisine. Jonathan attend patiemment son repas. Il est de bonne humeur, mais reste toujours aussi peu communicatif avec moi. Je raconte mon périple, en omettant certains détails, et lui fais part que je ne me sentais pas capable de passer en France sans la revoir. Elle partage ce plaisir de se revoir. Une fois Jonathan couché dans la chambre réservée aux enfants, nous sommes seuls et nos corps s’enlacent affectueusement, comme des rescapés après une bataille. Michel a été insupportable depuis mon départ, il prend en quelque sorte sa revanche et elle s’est retrouvée coincée. Heureusement, Gaby lui a offert le gîte le temps nécessaire de laisser passer la vague et de voir venir. Elle m’invite à rester le temps que je veux. La nuit porte conseil, je vais y réfléchir.
 
Elle s’endort rapidement, moi je tourne et retourne la question. Bien sûr l’offre est invitante, mais je me sens coincé dans ce petit appartement et j’en reviens toujours au même point : je dois rentrer organiser ma vie.
 
Après que Jonathan nous ait tirés du lit aux petites heures, je fais part de ma décision à Claude en buvant le café du matin. Je me sens coupable de l’abandonner, mais aussi incapable de faire autrement.
 
Les adieux sont tristes, la vie est un long fleuve où tourbillonnent les courants tantôt favorables tantôt maussades.
 

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