Le départ et l'épilogue

 

J’arrive en pleine nuit à Paris, on m’a laissé au périphérique. Le métro est fermé, je dois donc attendre au lendemain pour me rendre à l’aéroport. Je devrai arriver assez tôt, car je n’ai pas de place réservée : stand by. Au mois d’août, ce ne sera peut-être pas évident d’en avoir une. En marchant, je vois un terrain boisé à l’abandon où je pourrai dormir quelques heures avant la levée du jour. Personne autour, que le bruit de la ville et le ronronnement du périphérique qui me rappelle mes péripéties à travers l’Europe.

 

J’arrive à dormir un peu et dès que le jour se lève, je m’engouffre dans la première bouche de métro. Je me rends à jeun à l’aéroport où je me précipite au guichet d’Air Canada. Il déjà ouvert. La préposée m’annonce que, malheureusement, en ce moment aucune place n’est disponible. Par contre, je suis le premier sur la liste d’attente. J’insiste, un peu, mais pas trop, pour signifier que je dois vraiment partir aujourd’hui.

 

Je vais prendre ce que j’espère être mes derniers croissants sur le vieux continent et j’attends fébrilement. Je vais vérifier, mais toujours rien. Je piétine autour, puis on appelle mon nom et je me précipite au comptoir : oui, nous avons une place pour vous ! Puis je file à toute allure avec ma carte d’embarquement et mon sac à dos en main.

 

Là, je me retrouve entouré de Québécois pour la première fois depuis mon départ. Ils attendent, sourire aux lèvres, leur retour à la maison après un court séjour aux pays de nos ancêtres. La plupart des passagers portent dans leur main le même objet : une centrifugeuse pour essorer la laitue. Vrai que je n’en avais jamais vu de telles au pays et qu’elles sont bien pratiques, mais côtoyer tous ces couples avec le même objet me rend perplexe.

 

En entendant leurs conversations, j’ai comme l’impression qu’ils ne sont jamais partis, ou plutôt qu’ils ne sont jamais sortis de leur univers. L’essoreuse avec son panier qui tourne, me rappelle le carrousel d’une cage pour hamster. Une image me traverse l’esprit : ces gens tournant dans leur cage même à l’étranger. Ces voyageurs sont en quelque sorte restés dans leur univers plutôt que de s’immerger dans l’espace qu’ils ont visité. Ici à l’aéroport à Paris, je me sens déjà de retour et un peu à l’écart de tout ce monde.

 

Je suis assis sur mon banc au bout de la rangée du quai d’embarquement, mon sac à dos sur les genoux. Tel un nuage de moustiques, bourdonnent autour de moi tous ces gens que j’ai rencontrés, que j’ai vraiment rencontrés, et qui ont partagé avec moi leur repas, leur maison, leur amitié et même leur amour. Ils sont là et je les ramène avec moi. Ils ont fait de moi une bête étrange qui ne sera plus jamais la même. Le jeune homme qui est parti de son pays le jour de la mort de Malraux est en quelque sorte mort lui aussi. Revient au pays un étranger, étranger ailleurs, étranger dans son pays.

 

 

 

 

Épilogue

 

 

 

Je suis ni Indien

Ni tout à fait Blanc

J’ai pagayé ce grand continent

À la force de mes bras

Chargés de rage et de fourrures

Que j’ai troquées contre quelques babioles

Restant de vie de château

Dont je me sens plutôt loin.

 

 

Je suis ni Indien

Ni tout à fait Blanc

Un jour,

Les maîtres des châteaux

Loin, loin là-bas

Ont troqué mon pays

À d’autres maîtres de châteaux

Dont je me sens encore plus loin

 

 

J’ai dû retourner dans mon foyer trop petit

Où j’ai retrouvé ma douce moitié

Que Monsieur le curé

Avait bien dressée

 

 

J’ai dû labourer

Ma terre de roche et de glace

Avec pour seul répit

De frotter le violon

Sur des airs venus d’Irlande

Qui soulagent les jambes

Mais laissent de glace

La rage au cœur et le mal à l’âme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis ni Indien

Ni tout à fait Blanc

Et avant que d’être complètement incontinent

Je retournerai aux sources du Grand Fleuve

Au Nord du Nord

J’irai retrouvé mon Indien

Et ensemble nous danserons

Une danse sans fin

Qui transportera nos corps

Dans une transe d’enfer

Qui nous libéreras du silence

Qui nous enchaîne

 

 

 

Et j’irai crier sur tous les continents

Que je suis ni Indien

Ni tout à fait Blanc

Mais que je suis un homme,

Un homme au cœur et aux couilles en or

Et que je suis seul maître à bord

De mon canoë

Please reload