Dixième Étape: NL-Nîmes

24/07/2019

Ce matin, Brel Bruxelles dans ma tête. Avant que d’être vieux et tourner en rond, de la chambre au salon, je reprends la route et je me dirige vers chez Brel dans ce pays plat qui est devenu un peu le mien. De voiture en voiture, c’est une valse à mille temps, je passe d’une 2 chevaux à une Mercedes l’un de ces gens-là, le conducteur, me fait la morale à l’effet que je devrais rentrer dans mon pays et travailler. Puis je passe au suivant, en fait la suivante, une Mathilde pimpante qui me redonne le goût de l’eau et de la route. Puis me reviens l’image de Marieke, Marieke, fausse blonde qui a fait de moi son Jeff, mais Jeff justement se fait offrir des frites par un camionneur, des frites et pas de moules, que des frites mayonnaise sur un bord de route dans un petit camion blanc qui sentait bon. Puis, on arrive à Liège, où il n’y a pas de bouchon… mais comme il se fait tard, je m’y arrête pour la nuit.

 

Sentiment étrange que de se retrouver en pays français, chez des Français pas Français, comme nous, avec un accent que les vrais Français confondent parfois avec le nôtre. Je marche dans une petite rue commerçante, pas piétonne du tout, où les édifices se suivent dans un désordre devenu inhabituel après tout ce temps passé dans la très organisée Néderlande. Un petit resto-bar me happe, j’y entre. Je me crois revenu au Ballon d’Alsace, le Québécois est accueilli à bras ouverts, la bonne bière belge coule, les frites et les moules apparaissent, il ne manque que Brel qui dort dans ses lointaines Marquises, mais les Belges restés sur place s’occupent bien du Canadien errant.

 

Le lendemain, je continue d’enfiler les voitures. Je passe la frontière française, puis je contourne Paris et poursuis ma route la nuit tombée grâce à mon système de sauts de puce, allant d’une halte routière à une autre. Un de mes bons samaritains croit que la dernière halte avant sa sortie se trouve plus loin que celle où je lui demande de me déposer. J’insiste pour y arrêter, mais il tient son bout pour réaliser que finalement,  j’avais fraison. En maugréant, il fait demi-tour et me ramène, puis me dépose au bon endroit. La nuit avance, la route se déroule et lorsque je prends un relais, le souffle tiède du midi me caresse le visage. J’approche un automobiliste qui vient de faire le plein. Il me répond en poussant la chansonnette méridionale : « Je te prendrais biengn, mais je suis pleingn comme une bourrique ! » Je lui offre de conduire. Faute de réplique à fredonner, il s’enfuit sans mot dire.

 

Je baisse les bras et décide d’aller dormir pendant les dernières heures de la nuit un peu à l’écart sur la pelouse. Avant d’étendre mon sac de couchage, je prends bien soin de vérifier l’absence de traces du passage de chiens, omniprésentes dans ce type d’endroit.

 

Le lendemain, le soleil est généreux. Il fait bon prendre son temps pour égrener les derniers kilomètres avant Aix et ce n’est qu’en début d’après-midi que je frappe chez Gilles.

 

–   Hey, Daniel ! De retour ? Je me demandais bien ce que tu devenais, tu n’envoies pas souvent des nouvelles.

–   Ouais, désolé, mais la vie sur la route, c’est intense, pas facile de s’arrêter. Tu dois connaître ça.

–   Eh oui, en voyage moi aussi je n’étais pas très fort sur le timbre-poste. Entre, on est seuls et j’ai bien hâte de t’entendre.

 

Je lui raconte mon voyage, il profite du fait que l’on soit entre hommes pour avoir des détails sur les épisodes croustillants. Puis, il me dit que sa relation avec Lise s’est stabilisée et que c’est beaucoup plus calme. Côté boulot, il ne sait pas trop où il s’en va, il travaille ici et là, mais c’est très épisodique. « Mais bon, ça viendra bien ». Il m’offre de rester ici le temps que je veux, mais je suis bien conscient  que je ne pourrai rester jusqu’aux cerises.

 

Le lendemain soir, le groupe de copines de Lise vient souper et elles s’informent de mon voyage en Crète. Elles sont curieuses, elles aimeraient bien y aller un jour. Je leur fais aussi part de mon séjour en Hollande qui suscite pas mal d’intérêt. Quelques-unes sont allées à Amsterdam, mais la campagne hollandaise, personne ne connaît. L’une d’elles, Nicole, me propose de l’accompagner dans les Cévennes pour le week-end. Elle doit s’y rendre en stop et serait plus à l’aise de le faire avec quelqu’un. J’apprends que les Cévennes font partie du Massif central, c’est montagneux, plutôt abandonné. La particularité de cette région marginalisée est d’être un rare bastion protestant en France. J’accepte la proposition avec plaisir.

 

 

Le vendredi au petit matin, nous quittons. Le parcours est long et les derniers kilomètres se feront sur une route peu achalandée. Nicole a rendez-vous avec des copines qu’elle a connues lors d’un stage et avec qui elle garde contact depuis plusieurs années. Elles vont passer la fin de semaine dans une grande maison où vit un couple très âgé. Elle ne connait pas trop le lien avec sa copine, Chantal, mais il paraît que c’est particulier et chaleureux. Moi qui aime découvrir les bouts du monde de la campagne profonde, je serai servi.

 

Nicole est une brune au regard sympathique, plutôt ronde. Elle travaille pour un organisme social et est très avenante et chaleureuse. C’est une bonne compagne de voyage et nous formons un bon team. Je ne ressens pas d’attirance physique pour elle et ça semble réciproque.

 

Le stop fonctionne assez bien jusqu’à Alès, mais là, ça se complique. Nous attendons des heures pour grappiller quelques kilomètres. Nous devons supplier les gens dans une station-service pour avancer un peu. Notre allure bohémienne ne plaît manifestement pas ici. On est loin de la tolérance des protestants hollandais. Finalement, la nuit tombe et nous restons coincés dans un petit village : Concoules.

 

La nuit s’annonce froide, dormir dehors ne sera pas une sinécure. En arpentant le petit village, nous réalisons qu’il y a bal ce soir. Nous aurons l’occasion de rencontrer des gens et qui sait, de nous voir offrir un toit. Je suis un peu surpris d’apprendre qu’on donne un bal dans ce lieu retiré. Puis il me vient à l’esprit que dans nos campagnes françaises d’Amérique, la soirée de danse du samedi soir était  aussi sacrée que la messe du lendemain. En Louisiane, ils ont même gardé le terme bal. Mais si chez nous ces soirées étaient dédiées à la musique et à la danse traditionnelle, ici c’est plutôt Johny Hallyday et une sono pourrie qui nous attendent.

 

La soirée est plutôt ringarde et nous sommes accueillis comme des chiens dans un jeu de quilles. Inutile de s’y attarder, on risque même de s’attirer des problèmes au fur et à mesure que les participants s’imbibent d’alcool. Il y a disproportion d’hommes par rapport aux femmes et je crains que faute de pouvoir canaliser leur testostérone à courtiser une belle, ils ne se rabattent sur la provocation pour engager un combat. Nous sortons et tentons une ultime demande auprès du curé qui vit dans une immense maison. Il entrouvre à peine la porte et nous répond d’un air bête qu’il ne veut pas accueillir d’étranger. Jamais ! Il a le mérite d’être clair. Merci pour la charité chrétienne, on s’en souviendra.

 

Nous devons nous rendre à l’évidence, nous passerons la nuit dehors. Nous avons chacun un sac de couchage, mal adapté au froid qui commence à nous transpercer la peau. Nous trouvons un coin à l’écart, car nous craignons les ivrognes à la sortie du bal, et nous tentons de trouver le sommeil en nous collant l’un contre l’autre. J’arrive à dormir par petits bouts, mais le froid et l’humidité du sol me font frissonner. Au lever du jour, quand j’ouvre les yeux, le sol est blanc de givre.

 

Nous nous levons pour bouger un peu et nous réchauffer. Un automobiliste s’est arrêté sur le bord de la route. Puisque c’est un homme,  Nicole prend les devants en y mettant toute la gomme. Presque à genoux, elle supplie et après moult hésitations, finalement il cède et accepte de nous emmener jusqu’à Villefort, où il doit passer.  Le regard de Nicole croise le mien. Avec un grand sourire non nous faisons un petit clin d’œil. Nous connaissions peu au départ et nous avions passé toutes les étapes sans tension et pris des décisions rapides d’un commun accord. Un lien s’était créé.

 

Notre chauffeur nous abandonne au bas du village qui couvre la colline de chaque côté de la rue principale qui grimpe en méandres. Le temps est gris et froid et un léger crachin ajoute à l’air sinistre de ce village semblant sorti directement du Moyen-Âge. Tout est en pierres grises, la plupart des volets sont fermés et les fenêtres qui apparaissent ici et là ont probablement connu les deux grandes guerres. Justement, en progressant dans notre montée, le monument aux morts apparaît, trônant sur la petite place centrale du village. Nous nous y arrêtons un moment. La liste des morts pour la guerre 14-18 est sans fin. Je parcours les noms de famille de ces jeunes hommes qui n’ont pas eu le temps d’en avoir une. Certains noms sont communs au Canada.

 

–     Il y a sûrement beaucoup plus d’hommes morts en 14-18 que de vivants ici en ce moment. Une dégueulasserie, cette guerre qui a décimé les campagnes françaises. Totalement inutile, en plus elle a provoqué la deuxième, quel gâchis et on nous casse encore les oreilles avec la bravoure de ses pauvres hères au lieu de vilipender ceux qui les ont envoyer à l’abattoir ! s’exclame Nicole.

 

Un café est ouvert, sinistre et mal éclairé. Il n’y a personne sauf la patronne qui nous attend, habillée de son tablier défraîchi recouvrant un épais chandail, indispensable pour lutter contre le froid et l’humidité. Pas de croissants ici, mais de grosses tartines de pain de campagne avec du beurre et de la confiture maison et avec un généreux bol de café au lait, c’est délicieux, chaud et réconfortant.

 

Une fois rassasiés, nous poursuivons notre ascension de la rue principale. Selon les indications que Nicole a reçues, la maison de nos hôtes se trouve à l’autre extrémité du village, tout en haut. Je me sens dans un autre temps, plongé dans un monde déserté de sa jeunesse et oublié par le reste du monde. La grisaille et le silence ambiant m’auraient sûrement inquiété si j’avais été seul, mais je me sens en sécurité avec Nicole et je savoure ce parcours hors du temps. Une grande maison détachée apparaît. « C’est là, pas de doute possible ».

 

Nous frappons avec le butoir massif sur la porte en bois décati qui a probablement vu la jeunesse naïve et enthousiaste défiler en chantant avant de se retrouver inscrit au monument que nous venons de passer. Le son est lourd et ressemble à s’y méprendre au frappement qui annonce une pièce de théâtre. Une jeune femme à la chevelure brune et courte apparaît.

 

–     Nicole ! Enfin, où étiez-vous ? On s’inquiétait.

–     On est restés pris en stop, pas très loin. Pas facile ici. Je te présente Daniel, un Québécois. Chantal.

–     Enchanté.

–     On se fait la bise, son élan indique quatre fois plutôt que deux. Je n’y comprends toujours rien à la bise française : parfois c’est deux, parfois trois et ici quatre !

 

Nous entrons dans la maison bien sombre. Un groupe de jeunes femmes est assis à table devant de gros bols. Un peu plus loin, une cheminée  massive qu’un feu illumine. S’y chauffent, un vieux et deux vieilles qui nous observent. Chantal nous dirige vers la cheminée et nous présente :

 

–     Voici ma grande amie Nicole et un Canadien de passage… Daniel. Je vous présente les maîtres de la maison, Émile, sa femme Germaine et sa belle-sœur Jeanne.

 

–     Ah ça nous fait très plaisir d’accueillir un Canadien et en aussi jolie compagnie, répond le vieil homme en ricanant. Il a une voix ferme et l’œil vif malgré le poids des ans qui se lit sur son corps frêle et voûté. Les femmes sourient en silence.

 

Puis nous nous allons vers la grande table où trois femmes prennent place, Anne, Nadine et Marie. Toutes ont quelques années de plus que moi, mais pas beaucoup. Elles sont féminines avec une allure un peu garçonne. L’amitié qu’elles partagent et le plaisir d’être ensemble sont évidents.  Elles habitent toutes plus ou moins loind’ici et œuvrent dans le domaine social sauf Anne qui a décroché pour se lancer en affaires. Nous racontons notre pénible parcours pour arriver ici puis je résume brièvement mon périple et mon lien avec Nicole. On nous offre le bol de café qui fait chaud au ventre dans cette humidité transperçante.

 

Elles discutent énergiquement comme un groupe de copines peut le faire quand elles se retrouvent. Au bout de la table, je rêvasse en examinant la maison qui offre un décor assez particulier : on pourrait y tourner un film se déroulant à la fin du 19e siècle sans rien y changer. Les petits vieux se gardent au chaud en silence auprès du feu qui brûle lentement au milieu de la cheminée profonde comme une grotte. C’est le seul coin de la maison qui se réchauffe et il fait bon s’y réfugier lors longues et sombres soirées d’hiver. Un peu plus loin, la cuisine sommaire qui est en fait un comptoir en marbre usé par les incessants coups de brosse pour le garder à peu près propre, un grand lavabo à fond plat avec un seul robinet, l’eau chaude courante n’a pas encore fait son apparition ici, de grosses marmites en cuivre bosselées et d’immenses ustensiles suspendus. Une cuisinière à gaz massive semble la seule acquisition depuis le début du 20e siècle. Dessus, dans un gros chaudron mijote un plat qui dégage une odeur qui creuse l’appétit. Ici et là, un tableau d’un autre âge est suspendu. Le plancher en terrazzo a perdu ses couleurs, des tapis usés, mais propres, sont posés ici et là. Dans un coin tout près de la porte, trône un grand lit en bois, on ne sait pas trop pourquoi. Peut-être que les générations précédentes y déposaient la grand-mère devenue trop vieille ou trop malade pour se déplacer, en attendant de la sortir les deux pieds devant.

 

Le groupe décide de profiter d’une éclaircie pour aller marcher dans la campagne environnante. Le village niche dans une petite vallée où coule tout au fond une rivière qui roucoule. Tout autour, les montagnes bien rondes du Massif central qui rappellent un peu les Laurentides, mais sans ses nombreux lacs. Le coin a déjà été occupé par des paysans survivant de peine et de misère des produits de leurs petit lopin de terre, quelques moutons ou chèvres paissant autour ou encore en exerçant un métier traditionnel tel que, charpentier, maçon, forgeron, boucher ou autres. Mais les descendants de ceux qui ont survécu aux deux guerres ont fui la misère pour la ville porteuse d’espoir et d’avenir. Ont-ils réussi ? Dieu seul le sait. Par contre, la nature reprend ses droits et la forêt recouvre petit à petit les champs et les pâturages et en ne laissant comme trace que des piles de pierres que des générations ont extraites du sol une à une à la main, se bousillant le dos et le reste du corps en croyant que toute cette souffrance leur vaudrait une place au Paradis entouré d’anges majestueux et bienveillants.

 

La grisaille de la fin du jour nous fait signe de rentrer. Chantal doit mettre la touche finale au souper. Elle a connu Émile et Germaine pendant son enfance, ils étaient parents éloignés des siens qui venaient la déposer à Villefort pour l’été. À l’époque, il y avait encore des enfants dans le village et elle profitait de la nature environnante et des animaux domestiques qui faisaient partie intégrante de la vie de tous les jours. Émile et Germaine n’ayant pu avoir d’enfants prenaient plaisir à accueillir ceux des autres et cette tradition se maintien encore aujourd’hui. Mais c’est Chantal qui se charge maintenant de nourrir tout le monde. Ce soir, le bœuf bourguignonne dans sa casserole et un gargantuesque plateau de fromages va assurer que tous seront bien repus. Un gros cube de vin rouge accompagnera le festin.

 

L’immense table permet à tous d’y prendre place confortablement. Je me retrouve assis entre les dames et le trio des hôtes. La bonne nourriture et le vin délient les langues, la conversation est fluide malgré les différences d’âge. Émile semble bien content d’avoir de la visite.

 

–     Alors, vous êtes bien Canadien, jeune homme ?

–     Oui, oui, de Montréal.

–     Vous vivez bien là-bas ? Vous êtes de passage en France ?

–     Oui, je suis né à Montréal, comme mes parents et mes grands-parents, mais je vis à la campagne depuis quelque temps.

–     Eh bien moi ! j’ai travaillé sur des navires pendant la Première Guerre et je suis allé à Québec. Oui monsieur ! Quelle belle ville avec son château qui domine le fleuve ! C’est très impressionnant après avoir remonté le Saint-Laurent pendant des jours et des jours en longeant ses côtes couvertes de forêts sans fin. Quel fleuve majestueux ! Pas un petit cours d’eau boueuse comme les nôtres de fleuves, la Seine ou le Rhône et j’en passe, non, une belle eau bleue, un torrent abondant coulant de ce continent nouveau d’une grandeur infinie pour nous pauvres Européens qui passons notre temps à nous entretuer pour notre maigre bout de terre. Et voulez-vous que je vous dise quelque chose ?

 

Le silence s’est fait autour de la table.

 

–     Oui avec plaisir.

–     Eh bien ! je vais vous dire que lorsque nous avons mis pied à terre en 1917 dans cette belle ville française de Québec, j’ai rencontré les vrais Français !

–     Que voulez-vous dire ? Je lui réponds, un peu surpris.

–     Oui, j’ai reconnu la vieille France, celle qui a disparu, celle des gens fiers et joyeux, qui accueille l’étranger, l’inconnu, qui chante dans la joie nos belles vieilles chansons, que nous avons oubliées depuis longtemps, qui travaillent le cœur sur la main à construire ce pays géant malgré ses hivers dont on n’a pas idée ici. Ah ! notre bonne vieille France ! Elle vit là-bas, mais ici, elle a disparu. Il ne reste que les vieilles pierres et des gens de la ville qui râlent sans cesse, des bourgeois qui regardent les autres de haut et les autres qui ne rêvent que de les rejoindre. La France est triste, sa joie de vivre est là-bas, au Canada.

 

Sa sortie crée un petit malaise, mais me va droit au cœur. Nous portons un toast au Canada dans cette vieille maison du bout du monde où la vieille France se meurt peut-être, mais respire encore, comme l’ancêtre que j’imagine sur le lit à l’autre bout de la pièce. Le repas terminé, nous nous regroupons auprès du feu. Nos trois hôtes s’éclipsent assez rapidement, Émile semblant reparti depuis sa sortie sur son navire, au loin.

 

Le cube de rouge est sans fin et se retrouver auprès de cette attisée dans la cheminée est bien agréable. Je sors prendre l’air quelques minutes et Anne vient me rejoindre.

 

–     Écoute Daniel, j’ai entendu ton histoire et tu sembles te chercher du travail ?

–     Oui, j’arrive au bout des sous que j’avais à mon départ et j’aimerais bien pouvoir subsister ici jusqu’au temps des cerises.

–     J’ai peut-être quelque chose à te proposer. As-tu un permis de conduire ?

–     C’est sûr.

–     Super ! J’ai une petite affaire de commerce d’antiquités et mon partenaire, qui conduisait le camion, m’a laissé tomber tout d’un coup. J’ai une cargaison qui attend dans les Pyrénées et moi je n’ai pas le permis. Tu vois ?

–     Oui, oui, je comprends, ça me fera plaisir.

–     Je ne peux pas te promettre la lune, mais on partagera les bénéfices de la vente et tu devrais pouvoir te rendre aux cerises.

–    Ça me va tout à fait.

 

J’explose de joie. Je pourrai faire le pont jusqu’aux cerise et là, tout devient possible.

 

Nous retournons près du feu et Anne annonce la bonne nouvelle. Nicole est particulièrement heureuse de ce dénouement. Petit à petit, toutes vont au lit, mais Anne tient le coup. C’est une petite brunette qui a un certain charme. Son corps est harmonieux, mais son visage dégage une certaine dureté. Mais elle sait manifestement comment s’y prendre avec un homme et nous terminons la soirée dans le lit réservé à la mourante.

 

Le lendemain, la vieille génération émerge au petit matin, bien avant que nos corps ne manifestent le désir de sortir du lit. Lorsque nous y parvenons, l’accueil est plutôt froid. Il semble que notre rapprochement n’ait pas trop sa place dans ce lit où on a plutôt l’habitude d’y mourir. Je vais prendre l’air, le temps que la brume matinale et les copines se lèvent. Quand je reviens, l’ambiance s’est réchauffée et le plan du retour est arrêté. Anne et moi allons rentrer chez elle à Anduze avec des copains qui doivent passer sous peu dans leur vieille deux-chevaux. Nicole s’en va à Avignon chez Nadine qui a une voiture. Les deux autres retournent à Clermont-Ferrand.

 

Comme de fait, peu après, on cogne à la porte. Anne s’illumine, « Voilà mes copains ! » J’attrape mon sac et je fais ma tournée d’adieux. Je remercie chaleureusement Nicole de m’avoir amené ici. L’exotisme de cet endroit reculé et le témoignage d’Émile valaient à eux seuls le déplacement et les souffrances pour y parvenir, mais c’est la rencontre avec Anne est devenu le point saillant de ce voyage.

 

 

Je vais saluer Émile : « Monsieur Émile, vos remarques d’hier sur votre séjour à Québec m’ont vraiment touché, je crois que je vais m’en souvenir toute ma vie, mais je vais aussi vous dire ceci : l’hospitalité française existe bien encore, dans votre maison et aussi ailleurs, j’en ai bénéficié et je peux vous rassurer, la bonne vieille France existe encore dans votre beau pays. Merci.» Il semble bien content de mes paroles et de son corps chétif, me fait l’accolade.

 

Vu ma grande taille, on m’offre de m’asseoir à l’avant de la deux-chevaux. J’accepte avec plaisir. On se présente, Robert et Pascal, le premier plutôt rond et petit, le second grand et mince. Ce sont manifestement deux homosexuels au débit de voix et aux manières féminines. La deuche a de l’âge, la porte chambranle dans mes mains et les sièges consistent en des bandes de plastique plus ou moins tendues sur un cadre d’acier. Le démarreur ne fonctionnant pas, nous démarrons sur la compression du moteur en poussant le véhicule qui est heureusement un poids plume. Nos convives sont joyeux,  bavards et curieux. Je leur raconte mon périple pour venir ici.

 

Nous roulons assez rapidement sur la route qui redescend vers Alès. Je trouve que notre chauffeur prend les virages bien rapidement. Il m’explique que la deux-chevaux, si elle tangue beaucoup dans les virages, a une tenue de route comparable à celle d’une voiture sportive, que dans les descentes bien entendu ! Je suis un peu rassuré, mais pas tout à fait. La descente se poursuit entrecoupée de petits plats et de faux plats. Au milieu d’une portion droite et descendante, le chauffeur se met à hurler : « Merde, y a plus de freins, j’enfonce la pédale, rien, rien ! » Un virage s’annonce, je panique. Son copain derrière donne des directives d’une voix douce:  « reste calme, Pascal, et vas-y avec le frein à bras de ton côté droit sous le bras d’embrayage, va doucement, sens bien la prise des freins avant de resserrer, c’est ça, tu peux y aller plus à fond, mais évites d’immobiliser les roues. » La voiture ralentit et s’arrête juste avant le virage. Tout le monde respire et nous désertons rapidement la caisse qui a bien failli devenir notre tombeau.

 

Il y a peu de circulation et nous en profitons pour nous dégourdir les jambes et chasser la peur qui a traversé nos corps. Après s’être glissé sous le véhicule pour vérifier l’état du câble du frein d’urgence, Robert pense que nous pouvons continuer la route en y allant lentement et en utilisant le frein moteur au maximum. Il prend le volant, c’en était trop pour Pascal, et nous reprenons la route dans le véhicule handicapé. Nous roulons à un rythme qui enrage ceux qui ont le malheur de nous suivre. Robert semble en pleine maîtrise de la situation et ne succombe pas aux pressions des voitures qui nous collent au derrière. À l’occasion, il se glisse sur le côté pour les laisser passer ; il n’y a pas beaucoup de zones de dépassement sur cette route qui slalome à flanc de montagne et le long d’un petit cours d’eau. Tout le monde est  sur les dents et biens silencieux et c’est avec grand soulagement que je vois le panneau indiquant notre destination : Anduze.

 

Anne m’abandonne chez elle, car elle doit aller chercher son fils resté chez une copine. Le logement est au bout d’un étroit escalier en colimaçon. Ce sont de petites pièces chargées et décorées avec goût malgré des moyens modestes. Je m’effondre sur le petit sofa. Les deux dernières nuits et la peur de la route ont eu raison de moi et je m’endors profondément.

 

Quand le bruit de la porte au bas de l’escalier me réveille, je me demande où je puis bien être. À peine ai-je le temps de retrouver mes esprits, qu’un petit garçon de 7 ou 8 ans passe en vitesse avec son sac en marmonnant un bonjour de politesse. Sa mère suit et semble de mauvaise humeur. « Il voulait rester chez son copain, c’est toujours la même histoire, ça me daille ». Elle dépose le sac de courses et s’attelle au repas pendant que son fils, Mathieu, reste enfermé dans sa chambre. « il doit faire ses travaux scolaires, qu’il n’avait pas faits de tout le week-end ». Elle me demande que nous faisions copain-copain pendant que son fils y est et l’idée me plaît. Je dormirai sur un matelas dans le petit salon.

 

Le plan de notre opération se précise. Le fourgon est chez un garagiste dans les Pyrénées avec sa cargaison d’antiquités qu’elle a glanées ici et là dans cette région. Il contient un matelas où nous pourrons dormir. Nous devons procéder assez rapidement, car elle veut vendre sa marchandise dans un marché public à Montpellier qui n’a lieu qu’un samedi par mois et c’est samedi prochain. En route, nous irons voir les châteaux cathares. Elle commence avec grand enthousiasme une longue dissertation un peu mystique sur les cathares qui étaient, selon elle, une civilisation aux valeurs et croyances modernes et libertaires. Ils furent écrasés par les catholiques dans une guerre moyenâgeuse sanguinaire et cruelle.

 

La fibre maternelle d’Anne semble bien mince et en plus elle est colérique.  Pauvre garçon ! C’est avec soulagement que nous reprenons la route le surlendemain pour récupérer le fourgon en autostop. Elle avait pensé à prendre la route qui traverse le Massif central pour profiter du paysage. En ce qui me concerne, il n’en est pas question, vu mon expérience récente et je lui propose plutôt d’aller vers le sud rejoindre l’autoroute et faire le grand tour par Nîmes et Carcassonne où nous utiliserons mon système de sauts de puces. Elle acquiesce.

 

Nous avons du succès auprès des automobilistes et nous arrivons au garage avant la fermeture. Elle râle un peu lorsqu’on lui remet la facture, mais le garagiste reste inflexible et elle paie avec un chèque. Je trouve un peu étrange cette habitude ici de  payer par chèque un commerçant qui ne nous connaît ni d’Ève ni d’Adam. Elle m’explique que les pénalités sont sévères lorsque le chèque est sans fond.

 

Nous allons prendre possession du fourgon. C’est un vieux Citroën de type H en tôle rustique et aux formes bien carrées. Il a de l’âge et c’est un grand classique que j’ai vu dans de multiples films. Je me sens comme un petit garçon qui vient de recevoir un cadeau qu’il n’attendait pas. Nous ouvrons d’abord la porte arrière pour y déposer nos sacs. Je peux y voir le matelas étendu au milieu de divers objets, la plupart en fer et en fonte, des lampes, deux chaises, deux coffres, diverses sculptures et deux plaques en fonte travaillées. Anne me les pointe et me dit que ce sont les gros morceaux. Elles datent du Moyen-Âge et devraient bien rapporter, à elles deux plus que tout le reste de la marchandise.

 

Je prends le volant, ajuste mon banc, les miroirs et tourne la clef de contact. Le moteur démarre et roule rondement. J’embraie en première et nous partons. Le changement de vitesse est capricieux, il faut prendre le temps de faire une pause au neutre avant d’enclencher la vitesse qui suit. Il n’y a que trois vitesses avant et la marche arrière. Le véhicule n’est pas très rapide, ce qui fait mon affaire et permet de m’habituer aux petites routes étroites et sinueuses sans parler des ronds-points et des priorités à droite dont je comprends plus ou moins le fonctionnement. En cas de doute, j’arrête et Anne maugrée. Je luis dis d’être patiente, le temps que je m’habitue à la conduite en France, loin d’être évidente pour un Nord-Américain.

 

Nous arrêtons dans une pizzéria pour nous sustenter, puis vient le moment de se garer pour la nuit. Lorsqu’elle s’approche de moi, je lui dis que je préfère que nous restions amis et partenaires d’affaires. Elle est un peu déçue, mais retient son caractère colérique. Elle doit réaliser qu’elle est aussi dépendante de moi que moi d’elle et que nous avons tous les deux intérêt à bien nous entendre. Nous partageons le matelas sans trop de difficultés.

 

Le lendemain, nous mettons le cap sur les châteaux Cathares, ou plutôt ce qu’il en reste. Ce sont des ruines agrippées au sommets de collines annonçant les Pyrénées. Leur construction a dû demander d’importants sacrifices humains pour grimper tout ce matériel et je doute que le tout ait pu se réaliser dans le cadre d’une société supposément égalitaire, mais je n’en souffle mot à Anne qui reste en pâmoison et intarissable sur le sujet.  Nous entreprenons la montée vers l’un d’eux  par un sentier désert à ce temps-ci de l’année. En haut, la vue est spectaculaire. On y voit les hauts sommets enneigés des Pyrénées qui s’enlignent pas très loin, marquent la frontière avec l’Espagne, la plaine infinie qui s’étale vers l’est et au premier plan le château voisin perché sur une autre montagne à une altitude semblable. Je profite du fait que Anne explore dans tous les sens la source de ses fantasmes historiques pour me baigner de cette ambiance, qui je le conviens, a une dose de mysticisme et transporte mes pensées au Moyen-Âge. Je vois nos ancêtres arrivés au Canada à la fin de cette époque interminable étalée de la fin de l’Empire romain à la renaissance. Ces Français campagnards ont transplanté leur univers dans des nouvelles terres isolées dans la forêt et l’immensité du Canada. Ils sont restés loin des découvertes scientifiques et des élans révolutionnaires qui bouleverseront villes et villages en Europe. Ils ont persisté à défricher pratiquement à mains nues ces maigres terres de roches sous la tutelle d’un clergé bien au chaud dans leurs soutanes et leurs presbytères cossus. Ces paysans au cœur resté joyeux malgré tous ces labeurs n’ont cessé de fredonner des airs venus de ce temps lointain, marquant en quelque sorte la continuité entre la vie de ces châteaux qui se pointent devant mes yeux et celle du Québec rural d’avant la Révolution tranquille. Perdu dans mes pensées intercontinentales, Annie réapparaît et donne le signal de la descente vers le monde réel.

 

Mon apprentissage de l’art de la conduite du fourgon d’un autre temps et de la navigation dans le flux de voitures, de camions, mobylettes et autres véhicules exotiques progresse et je me sens de plus en plus à l’aise. Je prends plaisir à rouler dans ces si belles petites routes de France, la fenêtre ouverte, l’air chaud caressant mon visage et mes longs cheveux. Je m’imagine dans un film, parcourant les marchés avec Fernandel à mes côtés qui de son accent chantonnant, me raconte les aventures de ses passages précédents pimentés d’affaires un peu louches, de commerçantes à la poitrine débordante, de repas préparés avec amour dans un petit restaurant découvert au moment où on ne s’y attend pas et où un rosé pas piqué des vers ne demande qu’à être bu.

 

À l’approche de Montpellier, Anne me ramène sur terre. Elle m’annonce que les antiquités dans le camion sont plutôt le résultat d’un vol. Pour ma sécurité, je ne devrais pas participer à la revente sur la place. Elle aura besoin d’un coup de main pour descendre les deux plaques de fonte, mais après, il serait préférable que je m’éloigne. Elle propose de revenir la prendre à la fin de l’avant-midi quand le marché va se terminer. Je suis vraiment contrarié et en colère, je lui reproche de ne pas m’avoir averti au départ. Elle me répond que probablement je ne serais pas venu, ce en quoi elle a raison, mais du coup, je n’aurais pas pu avoir de sous pour faire le pont jusqu’à la saison des cerises.

 

Je maugrée en silence. En y réfléchissant une peu, je me dis qu’effectivement, si j’avais su, je serais retourné au Québec mais je suis encore sur la route, vivant une expérience qui sort de l’ordinaire et qui a du piquant tout en courant un risque qui demeure raisonnable. Ma bonne humeur revient.

 

Nous arrivons à la place centrale de la ville où une série de véhicules hétéroclites enlignées, en ressort une grande variété d’objets et de meubles d’une autre époque. Je la laisse après l’avoir aidé à placer les deux plaques bien à la vue. Des spécialistes sont aux aguets afin de repérer en premier la bonne affaire. Ils se dirigent vers nous, car les deux plaques attirent l’attention. Je me défile discrètement et m’éloigne pour parcourir la ville.

 

Vers midi, je repasse. Toute la marchandise a disparu. Anne semble bien contente et elle me fait signe de venir. Nous déguerpissons sans cérémonie.

 

–     Et puis, ça s’est bien passé ?

–     Je n’ai pas eu le prix que j’espérais, mais c’est pas mal. J’ai bien négocié le reste pour que ça se vende rapidement. Un peu décevant, mais c’est fait.

–     Bon, où va-t-on maintenant ?

–     Je connais des gens à Nîmes qui ont un resto sympa et un endroit où on pourra laisser le fourgon.

–     Il n’est pas volé au moins celui-là ?

–     Non, ne t’inquiète pas, il est à moi et à mon associé qui était mon copain et dont je n’ai aucune nouvelle depuis que l’on a rompu il y a quelques semaines.

–     Parfait, c’est là que nos routes vont se séparera. Tu me donneras ma part et je vais aller faire du repérage du côté de Remoulins pour la saison des cerises, puis probablement rentrer à Aix.

–     Oui, oui…

 

Nîmes n’est pas très loin. Nous laissons le fourgon dans une petite rue sans issue pas très loin des Arènes, situées au centre de la petite ville. Anne m’explique que Nîmes est la principale ville protestante et aussi la plus grande municipalité communiste de France, c’est une ville industrielle en déclin. C’était à l’époque un important centre du textile, on y fabriquait entre autres la toile de Nîmes qui est passée à l’Histoire en devenant le denim, le tissu robuste à la base de la confection des jeans. J’étais loin de me douter que je mettais les pieds dans la ville où a été fabriqué le tissu robuste utilisé pour la confection des jeans, l’incontournable pantalon fétiche de ma génération et que je porte chaque jour.

 

Au détour d’une rue, apparaît le joyau de Nîmes : ses arènes romaines. Majestueuses, elles trônent au milieu de la petite ville et dominent le reste qui se fait tout petit. On en fait le tour et je constate qu’elles sont toujours en activité, des corridas y sont annoncées. Nîmes fais bande à part pour le sport en France. Ici, le sport national c’est la tauromachie. On est tout près de la Camargue où l’on fait l’élevage des taureaux et des chevaux .

 

Nous allons prendre une bière sur une terrasse tout près : la Petite Bourse, située juste à côté de la Grande Bourse, la première étant guindée et la seconde, le lieu de rendez-vous de la jeunesse bohémienne de Nîmes. Pour fêter la fin de notre collaboration, Anne m’invite à manger dans un petit restaurant tout près et tenu par des copains : L’Idiot. Je trouve le nom génial étant amateur de Dostoïevski.

 

Nous enfilons les rues étroites qui doivent dater du temps des Romains pour aboutir à un tout petit restaurant avec une belle porte en bois massif et aux petites fenêtres rondes, comme celles d’un bateau. Nous sommes accueillis par les propriétaires qui discutent au comptoir. La salle est vide, il est encore tôt.

 

–     Anne, quel bon vent t’amène à Nîmes ?

–     J’avais des affaires à régler à Montpellier. Je vous présente Daniel, un Québécois voyageur et qui m’a donné un bon coup de main.

 

Ils se présentent : Michel, sa femme Claude et Christian, un ami avec qui ils ont fondé ce resto il y a quelques mois seulement.

 

–     Comment vont les affaires ?

–     Ça monte lentement, mais c’est aussi bien ainsi, car il faut aussi apprendre le métier et offrir un bon service. Nîmes c’est petit et si les gens ne sont pas satisfaits, ça va se savoir.

 

Nous reprenons un apéro et la discussion s’étiole jusqu’au moment où des clients arrivent. Le trio se met en place et nous, à table. Le repas est bon et simple, le vin maison pas cher. Bien repus, nous retournons au fourgon pour la nuit, Anne tente de se rapprocher. Je lui dis que je suis désolé, mais que je n’en ai pas envie.

 

Le lendemain, nous nous réveillons à l’aube et avant d’aller prendre un café, je lui demande de régler nos comptes. Elle sort son porte-monnaie bien gonflé et me tend 200 francs. Je la regarde, hébété.

 

–     C’est tout ? Pour tout le temps que nous avons dû prendre pour aller chercher le fourgon, le ramener à Montpellier, sans parler des risques que j’ai courus sans le savoir de me faire prendre et d’aller en prison ?

 

–     Tu m’emmerdes, c’est tout ce que je peux te donner, dit-elle d’un ton colérique. J’ai fait de moins bonnes ventes que j'avais prévu, les réparations m’ont coûté une fortune, je dois m’assurer que le chèque va passer et je t’ai nourri et abreuvé tout ce temps. Tu n’as pas idée combien je suis dans la merde.

 

–     On aurait dû s’entendre avant, je pensais bien faire assez d’argent pour me rendre à la saison des cerises, avec ça je ne vais subsister que quelques jours.

 

–     Ah ! tu fais chier ! Le ton monte encore d’un cran, puis un silence. Bon , je rajoute 100 francs et si tu veux, je laisse le camion ici, il ne sera pas fermé. Tu pourras y dormir quelque temps. C’est tout ce que je peux faire.

 

Je sens bien qu’elle est inflexible et que je me suis bien fait avoir. Contrarié, j’accepte sa proposition et je lui fais mes adieux de façon glaciale. Je ne prends pas de chance, j’emporte mon sac à dos au cas où elle disparaîtrait avec le fourgon.

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