Onzième étape: Nîmes

 

 

Je reprends la route, solitaire, sac au dos et un peu dépité. J’arrête à la première boulangerie pour attraper un croissant, un pain au chocolat et entamer mon maigre pactole. Puis je me rends à La Petite Bourse prendre un grand café crème pour faire passer le tout et réfléchir à la suite des choses. Y observer le va et vient de ceux qui vont au travail ou aux études me console sur ma situation difficile, je ne les envie pas, mais je dois trouver une solution pour subsister jusqu’au moment où les cerisiers vont crouler sous le poids de leurs pépites mûres et que leurs propriétaires vont s’arracher les cueilleurs.

 

Selon ce que j’ai entendu, il ne me reste que deux ou trois semaines à me serrer la ceinture. En regardant la foule défiler et en mastiquant longuement mon croissant afin de faire durer le plaisir, ce qui n’est pas du tout dans mes habitudes de mangeur glouton, des scénarios défilent, le premier étant d’aller me réfugier chez Gilles. Mais ça m’embête un peu. Puis, je me résous à faire ce que je ne voulais pas faire: demander de l’aide à mon père. Une centaine de dollars me permettront de faire le pont et ça me semble une demande raisonnable que je peux présenter comme cadeau pour mon anniversaire qui vient justement de passer.

 

De plus, j’ai noté que les gens de l’Idiot semblaient un peu débordés, je pourrais leur offrir de travailler quelques heures par jour en échange des repas. Je leur présenterai le tout comme un stage pour m’initier au fonctionnement d’un petit resto français et éventuellement  y apprendre quelques trucs culinaires. Un homme a sa fierté.

 

Je profite de la journée pour arpenter la ville, ses vieilles rues étroites et les  monuments romains qui sont dans un état de préservation assez surprenant.  En fin d’après-midi, je passe à l’Idiot ou le joyeux trio est à la pause-café autour du comptoir. Ils me saluent chaleureusement quand ils m’aperçoivent franchir le pas de la porte.

 

-     Bonjour Daniel, quel bon vent t’amène?

-     Bonjour, je suis bien content de vous revoir. Vraiment très beau, Nîmes.

-     On t’offre un café?

-     Oui avec plaisir.

 

Une fois le café servi et sucré, j’aborde le sujet:

 

-     Anne est repartie et j’ai un peu de temps avant de tenter de travailler à la récolte des cerises. J’aime bien la ville et votre resto. J’aimerais vous proposer mes services en échange du repas, faire un genre de stage pour m’initier au travail dans un resto français et en connaître un peu plus sur votre bonne cuisine. J’ai un hébergement en ville pour quelque temps.

 

Ils se regardent tous les trois sans mot dire

 

-     C’est une idée à laquelle nous n’avions jamais réfléchi, on pourrait en discuter et te revenir avec une réponse un peu plus tard, répond Michel.

 

-     Ah non, non, c’est tout réfléchi d’avance, affirme Claude d’une voix douce, mais affirmative, je suis débordée dans la cuisine pendant que vous vous agitez sans arrêt dans la salle. Ne serait-ce que pour la plonge, la préparation des légumes et des salades, il va nous être très utile pour prendre le dessus au moment où la clientèle augmente et n’oubliez pas: la feria commence bientôt. Bienvenue Daniel, ta proposition est acceptée à l’unanimité!

-     Je ne veux pas brusquer les choses…

-     Non, non, c’est bon, dit Michel, Claude a bien raison, on est débordé. Tu sais, on a ouvert le resto il y a trois mois et aucun de nous n’a d’expérience en restauration. Nous sommes trois instits, ça n’a rien à voir, on le réalise maintenant.

-     Super! En plus,, je suis bien content d’avoir l’occasion de vivre cette feria: une fête de tauromachie, on ne voit pas ça au Canada.

-     On s’en passerait bien, la ville est à l’envers pendant toute la durée et ça attire plein de gens qu’on n’a pas nécessairement envie de voir, réplique Christian, mais je dois convenir que c’est à voir une fois dans sa vie.

-     Alors quand puis-je commencer?

-     Eh bien… maintenant si tu es libre.

-     D’accord, et je serre la main aux deux hommes et fais la bise à Claude en signe de conclusion de l’accord.

 

Je passe à la salle de bain me rafraîchir un peu, puis je reviens, prêt à commencer. On m’explique l’organisation: Michel est au bar et à la facturation, Christian au service aux tables, c’est lui qui fait la navette entre la salle et la cuisine, et Claude est aux chaudrons dans la cuisine. C’est là que je vais travailler, directement sous sa responsabilité.

 

Claude et moi franchissons la porte battante qui mène à la cuisine. Elle se dirige vers le fond pour attraper un tablier qu’elle me tend.

 

-     Voilà Daniel, il devrait être assez grand pour toi, c’est celui de Michel qui est de ta taille. Je suis très contente que tu sois ici. Selon Anne, tu es très débrouillard, et moi je n’en peux plus. J’ai besoin d’aide, mais en ce moment, nous sommes très serrés. Nous avions sous-estimé les coûts de départ et les frais de démarrage. On n’a pas les sous pour embaucher qui que ce soit, on va crever sinon. Michel et moi avons un bébé de 9 mois et il faut payer la gardienne pendant qu’on bosse. Heureusement, on partage les frais avec une copine qui est dans la même situation. Tu vas la rencontrer, elle est très sympa.

 

Puis elle se retourne et pointe le gros lavabo où une pile de casseroles attendent le plongeur: ce sera moi.  Je m’y mets avec entrain. Claude s’agite, pas très loin. Sa présence m’est agréable. J’aime bien ce mélange de douceur et de volonté qu’elle dégage. C’est une jolie brunette aux cheveux longs attachés en un chignon simple, mais avec une certaine classe. Elle porte une robe féminine qui lui sied bien, un bon compromis  entre confort et parure pour le travail physique qu’elle fait. Elle a de fins traits fort jolis, sauf un léger rebond de son nez, un peu comme celui d’un boxeur,  qui rend sa beauté plus humaine, moins classique, moins plastique. Elle a les yeux pétillants et un sourire presque coquin. Elle me plaît, mais manifestement elle est bien prise avec un mari et un jeune enfant.

 

Son mari, Michel, est un grand homme que la calvitie n’épargne pas, mais il paraît bien. Un peu froid et distant, je dirais pour compenser un léger manque de confiance comparé à Claude ou Christian. Celui-ci, bel homme à la chevelure foncée et abondante des latins, semble le boute-en-train du groupe, un célibataire qui profite de la vie et est probablement à la remorque des deux autres dans la gestion de leur affaire.

 

Une fois les casseroles propres, Claude me demande de l’aider pour la préparation des œufs mimosa. Mon rôle est de retirer les coquilles, couper les œufs en deux, séparer les jaunes du blanc puis remettre dans les blancs d’œufs les jaunes qu’elle a assaisonnés et incorporés dans une mayonnaise maison. Elle m’invite à en prendre un ou deux, c’est délicieux.

 

Les clients commencent à arriver. Claude, attentive, s’agite avec et m’explique quelques trucs. Je me concentre sur la vaisselle qui commence à revenir. Elle me dit de porter attention aux couteaux, le fromage a tendance à rester collé.  Les derniers clients partent et c’est à nous de passer à table. On partage les restes d’une ratatouille, d’un gigot d’agneau, d’une salade et de quelques fromages, le tout bien arrosé du rouge de la maison. L’ambiance est bonne, Christian est de fort bonne humeur et passe des commentaires sur les clients de la soirée et les petits impairs qui sont restés inaperçus. Michel et Claude sont plus discrets et ne tardent pas à se lever de table, ils doivent reprendre Jonathan, leur bébé. Je ferme la place avec Christian qui me remercie et m’avoue que je leur rends un grand service, ils sont un peu tous à bout. « À mardi! N’oublie pas nous sommes fermés demain».

 

Je retourne au fourgon qui est toujours à sa place. J’appréhende qu’il soit verrouillé, mais la porte permet d’y accéder. Elle a tenu parole, je craignais le pire.

 

Le lendemain, je poste ma lettre express pour mon père avec comme adresse de retour: Daniel Berthiaume a/s de L’Idiot, pas mal quand même!

 

Puis, je me rends en stop à Remoulins, la capitale de la cerise, située tout près, faire des repérages en vue de m’y trouver du travail.

 

Sortir de Nîmes en stop est un peu long, mais après, je passe d’un véhicule à l’autre, la circulation est très locale, semble-t-il. Près du but, une Citroën 3 chevaux qui a de l’âge, s’arrête. Le chauffeur est un jeune homme à la chevelure foncée hirsute et à la barbe bien fournie. En déposant mon sac à dos à l’arrière, j’aperçois des casiers de cerises vides. J’ai une montée d’adrénaline en prenant place.

 

-     Vous allez jusqu’à Remoulins?

-     Je passe par là, je me rends à Vers. Vous connaissez?

-     Non, c’est un petit village?

-     Oui, c’est là qu’est située la carrière de pierre du Pont du Gard.

-     Le Pont du Gard?

-     Vous ne connaissez pas le Pont du Gard?

-     Eh bien non, je suis désolé, mais je suis Canadien et il y a tellement de trucs ici, impossible de tout connaître.

-     Ah oui Canadien, il me semblait reconnaître l’accent! J’adore vos chanteurs, Felix Leclerc, Vigneault, Charlebois.

 

Petit à petit, nous en venons au sujet. Effectivement, il a un verger de cerisiers, mais la cueillette a du retard cette année.  Je lui fais part que je me cherche du travail pour la cueillette et il m’invite manger chez lui pour en discuter.  Il m’explique qu’il a une formation d’agronome, mais ce qui l’intéressait était de travailler comme paysan. Comme ses parents n’étaient pas paysans eux-mêmes, ce sont des Pieds Noirs rapatriés d’Algérie, ils n’ont pas de terre à léguer. Il doit donc louer un domaine agricole, c’est assez courant ici. Ils ont des cerisiers, quelques abricotiers et surtout de la vigne. Ils font partie d’une coopérative de viticulteurs qui produit des vins de pays qui sont en bas de la pyramide vinicole française, donc les prix sont bas, mais ils font des efforts et la qualité est pas mal. « Tu pourras en juger par toi-même ce midi ».

 

Juste au moment où il finit sa phrase, après un virage apparaît le Pont du Gard dans toute sa splendeur. « Ah,ah ! je t’ai fait une surprise, j’ai quitté la route nationale pour passer par ici. Pas mal hein? »

 

-     Wow! Je ne savais pas qu’il y avait un aqueduc romain en aussi bon état dans le coin.

-     Tu vas voir, la route passe même dessus! Incroyable ! 2000 ans plus tard!

 

Comme de fait, il y a une intersection, nous virons à droite et nous nous retrouvons sur ce pont qui sert toujours 2000 ans après sa construction.  Nous nous stationnons à la sortie et je peux contempler cette splendeur de pierres dorées comme du sable, aux formes harmonieuses et légères qui permettent au paysage de percer au travers de sa structure. Contrairement aux arènes de Nîmes où fourmillent les touristes, nous sommes fin seuls, hormis une voiture qui passe de temps en temps. La rivière coule d’un bon débit. Au fond, le Gardon gargouille et renforce l’impression de masse indestructible de cet ouvrage d’art, un terme qui prend ici tout son sens.

 

Nous repartons et circulons sur de petites routes qui sillonnent la plaine quadrillée de petits lopins de terre, tantôt en allées de vignes dont l’orientation diffère d’un lopin à l’autre, tantôt encerisiers aux feuilles essoufflées par l’effort de produire rapidement le premier fruit d’un été qui verra en défiler une procession imposante pour le nordique que je suis.

 

Nous arrivons. La grille de la cour intérieure est ouverte et un petit tracteur bleu à l’air joyeux nous attend. Sous l’abri, les divers outils qui y seront attelés attendent bien en ordre. Un fourgon Citroën dort au fond, un sourire me vient aux lèvres.

 

-     Il te fait rire mon fourgon? Il est vieux, mais fonctionne très bien.

-     Non, non. J’en ai conduit un, j’ai bien aimé ça et il y a toute une histoire qui vient avec.

-     Ah bon, tu me raconteras, mais avant passons à la maison et je vais te présenter ma femme, Marie-Josée et mon fils. Au fait, moi c’est André, dit-il en me tendant la main.

-     Moi, c’est Daniel.

 

Nous nous rendons à l’autre bout de la cour et entrons directement dans une petite cuisine où sa femme s’agite d’un plat à l’autre.

 

-     Marie-Josée, j’ai pris en stop un voyageur canadien et je l’ai invité pour le déjeuner, Daniel.

-     Bienvenue, ça me fait plaisir, me dit-elle, en me serrant la main après avoir pris soin de l’essuyer sur son tablier.

-     Ça sent bien bon ici.

-     C’est prêt, c’est un repas simple du midi et il y en a assez pour trois, une salade, une omelette que je vais mettre à la poêle et une ratatouille.

-     Un repas de roi!

-     Je vais aller chercher du vin dans la réserve, normalement je ne bois pas le midi, mais je vais faire une exception pour t’y faire goûter.

 

Il disparaît et après un moment un grincement se fait entendre suivi de la voix de Félix Leclerc. Il réapparaît avec un pichet de blanc dans une main et un pichet de rouge dans l’autre.

 

-     Ici, le blanc n’est pas trop la spécialité, mais il faut bien que tu y goûtes avant de passer au rouge. Marie-Josée ne peut nous accompagner, car elle allaite encore et elle aime mieux éviter l’alcool, c’est plus sage.

 

Il sert deux verres, il m’en tend un, et avec l’autre, nous trinquons: « À notre rencontre et qui sait, une future collaboration ». Pendant que Marie-Josée fouette les oeufs et les verse dans la poêle fumante, il me parle de Félix Leclerc qu’il aime beaucoup. Il est un fan de Brassens, il gratte la guitare à l’occasion et il fredonne ses chansons, et me fait remarquer que sans Felix Leclerc, Brassens n’aurait probablement jamais fait carrière, ni Brel d’ailleurs. Il m’apprend que Félix Leclerc fut le premier à monter seul sur scène avec sa guitare, une chose impensable avant lui. Puis après, il y a eu Charlebois qui fut le premier à faire du rock en français.  La chanson française doit beaucoup aux Canadiens. Marie-Josée se joint à nous. C’est une châtaine aux cheveux longs en queue de cheval, aux jolis yeux bleus et aux traits fins. Elle est toute menue avec une voix délicate un peu pincée. Elle me donne l’impression d’une fille bien sage, mais déterminée. Elle vient de Normandie et vivre dans le midi est chose nouvelle pour elle. Nous discutons de nos parcours respectifs et à quelques reprises, André ne comprend pas ce que je veux dire, alors qu’elle me suit bien. Elle lui en fait le reproche, mais en en discutant un peu, nous réalisons que certaines expressions et certaines prononciations que j’ai sont encore bien vivantes en Normandie. La langue parlée a été transmise de génération en génération dans mon pays lointain et aujourd’hui, je boucle la boucle avec cette Normande perdue dans le midi.

 

Les pleurs du bébé nous ramènent sur terre. André se lève pour aller le chercher. Les pleurs cessent et André réapparaît avec le petit être au regard encore endormi et à la bouche qui manifeste l’envie de téter. Il tend le bébé à Marie-Josée: « Là, je n’y peux pas grand-chose ». Elle se lève, retire son tablier, prend le bébé et retourne dans la pièce d’où il est sorti.

 

-     D’habitude, elle allaite à table, mais comme elle ne te connaît pas, je présume qu’elle n’était pas à l’aise.

-     Je comprends.

-     Ça nous permettra de parler affaires. Oui, nous aurons besoin d’aide pour la récolte des cerises, il faut les ramasser une par une en prenant bien soin de garder la queue sinon elles s’esquintent avant d’arriver aux consommateurs.  C’est beaucoup de travail. Je dois parler avec Marie-Josée pour voir comment on pourrait fonctionner. On pensait embaucher des gens de la région, mais c’est difficile. Ici, tout le monde a des cerisiers, la saison est courte et tous recherchent des cueilleurs. Ils ont leurs réseaux, nous sommes ici seulement depuis la fin des vendanges et on ne connaît personne. Tu tombes bien, car nous venons de réaliser que nous n’y arriverons pas sans avoir un ou deux cueilleurs itinérants et nous devons organiser le gîte et leur offrir soit le couvert ou encore une cuisine temporaire. Ce sera un peu chantier, en fait tu logerais dans notre future maison qui est en travaux. Ici, c’est trop petit et ça tombe en ruine.

-     Pour moi, il n’y a pas de problème, je suis habitué à dormir un peu n’importe où et vous pourrez vous fier à moi, je suis habitué à travailler dur et les longues heures ne me font pas peur. Au contraire, ça me permettra de gagner plus d’argent pour poursuivre mon voyage.

-     Pour le salaire, nous payons selon les normes en vigueur même si tu es étranger. Certains paient à la quantité, ce n’est pas légal, nous paierons à l’heure et si nous devons travailler en temps sup, les dimanches par exemple, nous respecterons les règles. Parfois, quand les cerises sont mûres, on doit se précipiter pour les cueillir sinon on les perd.

-     Quand pensez-vous commencer la récolte?

-     C’est déjà parti, mais à un rythme très lent et pour le moment, j’y arrive seul avec Marie-Josée. Mais dans une dizaine de jours, nous aurons besoin d’aide.

-     Pouvez-vous me garder une place?

-     Probablement, mais avant, je dois en parler avec Marie-Josée, nous prenons les décisions ensemble. Mais si pour une raison ou pour une autre, nous ne pouvons t’embaucher, je vais t’aider à trouver quelqu’un qui va le faire. Je connais un peu quelques collègues, quand même.

-     Merci, mais c’est certain que mon premier choix serait de travailler pour vous, je vous trouve très sympathiques. Ce serait bien agréable de joindre l’utile à l’agréable.

-     Ne t’inquiète pas, ça devrait aller. Viens, je vais te montrer le chantier.

 

La pièce est immense, bien éclairée par des portes patio qui donnent sur la cour côté ouest. C’est un chantier, les sacs de ciment et de plâtre sont dispersés un peu partout, la poussière est omniprésente, mais un coin toilette est déjà en place avec un petit lavabo.

 

-     Le chantier est arrêté pour l’été. Le constructeur n’a pas fait le ménage avant de partir, nous devrons le faire.

-     Si vous voulez, je peux vous donner un coup de main, j’ai déjà vu neiger.

-     J’en prends bonne note et j’en parle à Marie-Josée. Bon, si tu veux, je te ramène à Remoulins, c’est bien là que tu allais?

-     Oui, mais j’ai l’information dont j’avais besoin, je vais retourner à Nîmes.

-     Je te dépose sur la route de Nîmes alors.

-     Je peux y aller en stop, il est encore tôt

-     Non, je te conduis. Ça me fait plaisir et en ce moment c’est plutôt tranquille. Le calme avant la tempête.

 

Nous retournons à Remoulins après avoir dit au revoir à Marie-Josée qui s’apprêtait à donner un peu de solide à son petit glouton.  Elle a un beau regard franc et un air souriant qui me met en confiance pour la suite des choses. André est très volubile dans la voiture, je crois que nous allons bien nous entendre pour travailler ensemble. Je suis assez euphorique, mais je ne le montre pas trop. Non seulement je vais me rendre à la saison des cerises, mais il y a de bonnes chances que je fasse les récoltes dans les meilleures conditions imaginables.

 

Le lendemain, je fais part à mes collègues du résultat de ma recherche et ils me trouvent bien débrouillard. Au fil des jours, je rencontre leurs proches qui débarquent pour prendre un verre, manger ou tout simplement discuter. La grande amie de Claude, Gaby, toute menue, est d’origine marocaine . Son copain est un colosse breton, un brun frisé aux yeux bleus d’acier. Ils font une belle paire. Ils tiennent un restaurant pas très loin depuis deux ans: La Pomme Retrouvée. Leur affaire semble plus solide que l’Idiot, la salle est plus grande et ils ont réussi à fidéliser une clientèle qui défile jour après jour. Il y a Conchica, une belle Espagnole filiforme aux yeux de feu et au tempérament brûlant. Je prends beaucoup de plaisir à l’entendre raconter de son accent suave et avec grande émotion, ses petites histoires de la vie qui, sorties de sa bouche, deviennent des aventures comme celles de Pagnol. Il y a aussi un Québécois, Michel, un comédien qui tente sa chance en France. Ça me fait plaisir de le voir, de parler avec un compatriote et de partager des impressions sur la faune locale. Mais il est plutôt introverti, et en fait, après quelque temps je le trouve plutôt ennuyant. Je me demande bien comment un tel personnage peut se réaliser au théâtre. J’espère pour lui que c’est une tout autre personne qui émerge alors de son corps placide.

 

Les arènes romaines, la feria qui s’en vient, la sympathique faune locale, la découverte de la cuisine française et de la vie dans un restaurant, la saison des cerises qui s’en vient, petit à petit tout se glisse au second plan pour faire place à la naissance d’une présence en moi qui devient un peu plus évidente chaque jour: je me sens devenir amoureux de Claude. Je ne devrais pas, c’est le  pire scénario possible, mais je n’y peux rien. J’ai du plaisir en sa compagnie et quand elle me regarde avec ses yeux pétillants et son sourire, je fonds. Je la fais rire, son rire est bon. Je la désire, son corps est beau. Nous passons nos soirées ensemble dans la cuisine et la bonne humeur règne. Christian remarque un peu, mais reste discret.

 

Elle est curieuse de mon pays, car elle-même ne se sent pas tout à fait Française. Elle a grandi en Algérie, comme les parents d’André, ses parents sont aussi des pieds-noirs déracinés. Les grands espaces, le désert, une terre immense, mais aussi des miradors, la guerre, le sang, les morts, une nounou espagnole disparue dont elle était plus proche que de sa mère, froide et distante. Puis, les études, devenir instit, tenter l’Afrique pour peut-être y retrouver cette terre sauvage, tomber enceinte pour le désir d’avoir un enfant avec un mari qui est plutôt un bon ami, un partenaire, mais la passion n’y est plus, y a-t-elle déjà été quand son désir premier a été de fuir la famille et de se créer son propre monde et que pour y arriver il faut s’accrocher à un partenaire parce que seul, ça ne se fait pas? Je comprends aussi que c’est un couple ouvert: ils se sont donné la permission de voir ailleurs. D’ailleurs, il ne s’en n’est pas privé lorsqu’elle était enceinte, une assez longue relation avec une Africaine. Il a une dette, la porte est ouverte. Oui, mais franchir la porte pour aller où? J’hésite, je tourne autour, mais de jour en jour nous nous rapprochons aspirés, par l’inévitable.

 

Parfois, la tension monte, aux soucis financiers s’ajoute cet intrus, moi.  Michel a beau être ouvert, il n’est pas aveugle et insensible. Christian tente de temporiser. Par ailleurs, des radicelles commencent à se former en moi avec la faune locale. Je saisis les opportunités qui se présentent pour explorer la région et prendre l’air qui peut devenir étouffant dans la petite cuisine. J’ai eu les coordonnées d’un boulanger et je conviens avec lui de l’accompagner  pour une journée de travail, en fait une nuit, dans la campagne pas loin. Ici, les boulangers travaillent la nuit pour que les baguettes, croissants et autres délices soient bien frais au petit matin, quand toutes les bouches affamées aux goûts raffinés s’éveillent et demandent leur becquée quotidienne.

 

Le stop est assez difficile dans cette région plutôt conservatrice, mais j’ai tout mon temps pour me rendre à la boulangerie du village de mon contact, Alain. C’est un jeune boulanger qui a repris l’affaire de son père qui en avait marre. Mais lui ,garde la passion selon ce que l’on m’en a dit. Je suis accueilli par la boulangère, magnifique comme Pagnol les aime. Alain est sur le point de se lever, il a fait une sieste pour tenir le coup toute la nuit. Comme de fait, émerge dans le cadre de l’escalier qui mène à l’étage: un blond échevelé comme s’il avait roulé dans la farine.

 

-     Bienvenue Daniel, ça me fait plaisir

-     Merci de m’accueillir, je suis bien curieux de voir comment vous faites ici…

-     Eh, eh, premièrement ici, on se tutoie!

-     Parfait! C’est aussi l’habitude au Québec. On a le tu facile, mais ici, j’attends un peu.

-     Ça me fait plaisir de t’accueillir, c’est bien la première fois que quelqu’un m’offre de donner un coup de main pour voir mon travail. C’est très flottant. Pour commencer, un café et un croissant? Martine, est-ce qu’il en reste?

-     Oui.

-     Tu nous prépares le café, le temps que je fasse visiter la boulangerie à notre Canadien?

 

Nous passons dans l’arrière-boutique où trône un immense four  et de diverses machines recouvertes d’une fine couche de farine attendent.

 

-     J’espère que tu ne t’imaginais pas qu’on faisait tout à la main? C’est fini ce temps-là.

 

Nous enfilons des croissants, de la baguette avec du beurre et des confitures maison arrosés généreusement de café pour tenir la nuit. Puis, nous retournons à l’atelier.  Plus j’observe le boulanger, plus je réalise que je ne peux pas faire grand-chose pour lui être utile car il a sa routine et les diverses manipulations de la pâte, qui a déjà levé pendant qu’il se reposait, exigent un doigté demandant des années de pratique pour combiner précision et rapidité, essentielles pour rentabiliser son travail. Le profit sur chaque baguette est mince, il doit faire vite. Chacune d’elles contient un poids précis de pâte et chaque petite boule est pesée une, formée manuellement et déposée sur des toiles suspendues à des cadres qui s’empileront pour la levée finale. Avant de mettre le tout au four, il saisit un ciseau pour en tailler quelques une en forme d’épis. « Voilà, je viens de gagner 50 centimes de plus par baguette! » dit-il, bien fier de son coup, comme s’il arnaquait le client un peu stupide de payer ce supplément pour pas grand-chose.  Vient ensuite le temps des croissants dont la fabrication demeure une énigme pour moi. Une autre boule de pâte fait son apparition, puis il sort du frigo de fines plaques de beurre. Il se dirige vers 2 gros rouleaux qui ressemblent à ceux des essoreuses de nos vieilles laveuses à linge. Il y passe la pâte qui en ressort en une plaque mince, y couche une plaque de beurre, plie le tout en deux, repasse la pâte dans le tordeur, y rajoute encore du beurre. L’opération se répète, je comprends maintenant pourquoi les croissants sont gras: c’est du beurre avec un peu de farine!

 

La nuit passe rapidement, l’air frais qui entre par la fenêtre grande ouverte est agréable pour tempérer la chaleur du four qui transforme ces pâtes blanches et sans goût, en pains, croissants et autres viennoiseries et délices bien dorées dégageant des arômes qui font gargouiller l’estomac. Comme par magie, au moment où le jour se lève, la production de la nuit est disposée sur les diverses tablettes et présentoirs prévus à cet effet. Le boulanger a terminé sa routine, comme le patineur artistique termine la sienne. Elle est le fruit d’années de pratique, de redondance, d’essais et d’erreurs. Mais contrairement au patineur qui quitte la patinoire sous les hourras de la foule, le boulanger termine sa prestation au moment où la foule dort encore. C’est la femme du boulanger qui recevra les commentaires des clients, s’il y en a. Par contre, ce matin, il y a un spectateur qui, malgré le manque de sommeil a apprécié le spectacle. L’artiste a bien commenté sa prestation et je peux imaginer qu’avoir un peu de compagnie a dû lui faire plaisir. Après un gros bol de soupe bien consistante accompagnée de pain encore tiède, nous nous disons au revoir.

 

En arrivant à Nîmes, je m’arrête à la Petite Bourse où j’engage la conversation avec deux jeunes étudiantes. Elles sont très intéressées par mon parcours et curieuses d’en savoir un peu plus sur le Québec qui les attire. Quand je leur apprends que je dors dans un fourgon, elles m’offrent de m’héberger, rien de luxueux, elles viennent de s’installer et elles n’ont pas grand-chose pour le moment, essentiellement des matelas au sol. Mais dans le salon, il y en a un où je pourrais dormir. J’accepte avec grand plaisir.  Nous nous y rendons, c’est un appartement moderne, sans cachet, situé en périphérie à une vingtaine de minutes de marche.

 

L’appartement est presque vide, mais l’essentiel pour la cuisine  y est, ainsi que des caisses de bois sur lesquelles poser son assiette pour manger assis au sol. Elles me refilent les clefs et je cours prendre mon service à l’Idiot.

 

J’arrive au pas de course, je suis un peu en retard. Le trio est en position de combat. Michel est à l’accueil et il me salue poliment comme d’habitude, mais je ne dois pas faire de cas de sa froideur compréhensible, il est ainsi avec tout le monde. Christian est plus enthousiaste et s’informe, à la course, de mon séjour chez le boulanger. Puis, je vois Claude qui s’affaire au fond de la cuisine avec son calme et son sourire habituels. Nous nous faisons la bise, qui est chaude et bonne. « Je suis contente de te revoir, je commençais à m’inquiéter. » Elle fait une pause « Ah oui, tu as reçu du courrier, il est sur la tablette ». « Ce doit être mon père » Qui d’autre, personne ne sait que je suis ici. Je me précipite sur la lettre. Oui, il y a un mandat-poste et une lettre de reproches à l’effet que je devrais être sérieux et revenir au pays pour travailler ou étudier. Mais l’essentiel est que j’ai maintenant les moyens de me rendre à la saison des cerises.

 

Voyant mon sourire Claude me demande:

 

-     De bonnes nouvelles?

-     Oui, la famille va bien et j’ai un petit coup de pouce pour m’aider à survivre jusqu’à la saison des cerises qui retarde.

-     Est-ce que nous allons te perdre?

-     Non, te t’inquiète pas, je n’ai quand même pas suffisament pour aller me faire bronzer sur la Côte d’Azur et puis je me plais bien ici. De plus, je me suis trouvé un appartement, en fait deux étudiantes me prêtent un matelas dans leur salon pour le temps que je jugerai nécessaire.

-     Tu as vraiment du pot, et puis ce séjour chez le boulanger?

-     Très intéressant pour moi, mais je n’ai pas pu faire grand-chose: il a sa routine et tout demande une certaine maîtrise que je n’ai pas, mais je pense que ça lui a fait plaisir d’avoir de la compagnie

-     Moi aussi, ça me fait plaisir d’avoir ta compagnie!

 

Je reste un peu bouche bée, nos regards se croisent et nous demeurons immobile un temps qui ne semble pas vouloir se terminer. Je mets ma main sur son épaule, elle y pose ses lèvres. « Allez, il faut travailler, les clients attendent ».

 

J’attaque avec le cœur léger, la pile de casseroles qui attendait mon arrivée. Claude s’agite tout près, je suis heureux! Qu’est-ce qu’il y a chez cette femme qui allume mon feu intérieur resté froid jusqu’à maintenant? Peut-être sa façon de me regarder, le désir qui rend ses yeux si vibrants, mais aussi cette douce force qui semble la mener, même quand elle lève le ton. L’assurance qu’elle dégage me plait. Puis, elle est bien féminine, avec ses robes simples, confortables pour travailler mais qui ont une petite touche élégante qui se démarque de celles des bohémiennes. Ça me plaît, beaucoup!

 

La soirée est occupée et petit à petit, la nuit blanche chez le boulanger commence à faire effet. Je rentre assez rapidement lorsque le flux de travail commence à baisser. On comprend la situation et Claude m’encourage à aller dormir.

 

Panchica m’avait parlé d’un ami à elle qui fait l’élevage de chèvres et fabrique le fromage typique de la région: le pélardon des Cévennes. J’avais communiqué avec lui et nous nous étions entendus pour que j’aille y passer deux jours. L’endroit est reculé, c’est un euphémisme. J’ai fait du stop jusqu’à un village perdu, j’ai marché 6 kilomètres sur une route toute aussi perdue où à peu près personne ne passe, avant de me retrouver sur la route de terre privée qui mène au mas. Nous sommes en pleine garrigue, une terre aride semi-désertique, il y a peu d’arbres, que des arbustes auxquels on n’a pas envie de se frotter, du thym et du romarin et quelques fleurs printanières qui éclosent avant que le soleil estival n’assèche tout. Le silence est immense, les cigales n’ayant pas commencé leur concert saisonnier. Puis un son étrange, flou, se fait entendre. En progressant, je commence à distinguer: c’est la musique de Charlebois, son fameux disque, Lindberg ! le premier disque que je me suis acheté.

 

Dans un détour, j’aperçois le domaine qui résiste dans cet environnement hostile. On se croirait dans un western: au milieu de ce paysage sec, se dresse au loin un édifice massif en pierres beiges, bien droit, mais les fenêtres et les volets ont moins bien supportés l’assaut du temps. Derrière, les bâtiments mettent une belle touche impressionniste à l’ensemble. Sur le balcon, mon hôte fume une cigarette, attendant probablement l’effet de sa mise en scène sur son invité, très impressionné et touché par cet accueil. Il a vu juste.

 

-     Bonjour Bernard, tout un accueil!

-     Daniel, je présume.

-     Oui, et grand fan de Charlebois, imagine-toi que c’est le premier disque que je me suis acheté, tu ne pouvais tomber mieux.

-     Ça nous fait vraiment plaisir d’avoir la visite d’un Québécois, il n’en passe pas souvent par ici!

-     C’est vraiment perdu comme coin, en fait, il ne doit pas passer grand monde!

-     À trois, nous avons beaucoup de copains qui viennent. Heureusement, ça nous change les idées. Viens, je vais te faire visiter, Lise et Andrée sont justement à la fromagerie.

 

Je dépose mon sac et nous contournons la maison pour nous diriger vers l’un des bâtiments, en meilleur état que les autres. La porte a été refaite et lorsque nous la franchissons, c’est un ensemble d’appareils en inox impeccables qui m’attend ainsi que deux jeunes femmes, foulards colorés couvrant leurs cheveux et grand tablier protégeant leur habillement bohémien. Elles sont manifestement au coeur d’une opération délicate qu’elles ne peuvent interrompre, elles me font un beau bonjour, mais leur regard ne tient pas longtemps.

 

-     On s’excuse, on doit terminer cette étape. Bienvenue. Bernard, fais-lui faire le tour. Il comprendra.

 

Bernard me fait viviter leur petite installation. Ils ont une trentaine de chèvres qui trottent autour et reviennent soir et matin pour la traite qui se fait entièrement à la main, pas de trayeuse ici. Le lait est accumulé dans un grand réservoir brillant, puis disposé dans des bacs où l’on ajoute la présure. Quand le fromage est pris, il est transféré à la louche dans des moules percés où le petit lait va s’écouler. C’est là qu’il va prendre sa forme typique de pélardon. Finalement, il sera séché plus ou moins longtemps pour faire un fromage frais, sec ou vieilli.

 

C’est quand même  fascinant de voir qu’à partir de ce paysage semi-désertique et austère, on arrive à produire un fromage bien frais, humide et goûteux qui ira faire sa place dans les comptoirs des fromagers où se disputent les spécialités des quatre coins du pays.

 

Nous retournons à la maison, immense, où les objets et les affiches de la culture underground alternent avec ceux de la vieille France rurale. Bernard est un peu plus âgé que moi, rasé de près, mais avec une longue chevelure brune en ordre et attachée. Il a les traits fins, avec dans l’œil un fond de tristesse qui jure avec son enthousiasme accueillant. Il me montre ma chambre, toute blanche avec une grande fenêtre qui donne sur la garrigue et le soleil qui baisse. Les rideaux diaphanes se bercent au flux du vent doux qui pénètre. L’endroit respire le calme et quand il me propose de me reposer un peu avant l’apéro, j’accepte avec plaisir. Le silence, qui a repris sa place après que le vinyle ait fini sa course, et la caresse du vent ont raison de moi.

 

Je reprends mes esprits quand j’entends brasser dans la grande pièce en bas. Le soleil a baissé, j’en déduis que j’ai dormi assez longtemps. Je fais un effort pour me sortir du lit et rejoindre mes hôtes.

 

-     Ah tiens, le voilà, le Canadien!, on commençait à s’inquiéter.

-     Je m’excuse, mais le calme de la campagne, ça me détend et toute ma fatigue remonte. Après, je pète le feu!

-     Péter le feu, pas mal comme expression!

 

Lise et Andrée s’activent aux plats, tandis que Bernard met la table et voit au vin et à l’apéro.

 

-     Tu prendras bien un pastis, Daniel?

-     Avec plaisir, j’aime bien ça, avec la chaleur, le goût frais d’anis, c’est très agréable

-     Ici dans la région, on boit le 51, pas le Ricard.

-     Un ou l’autre, ça me va.

 

Il me le sert bien serré, les femmes passent outre. Nous discutons lui et moi de choses et d’autres pendant que la préparation du repas avance. Je remarque qu’en France, même dans les milieux marginaux, les rôles masculins et féminins sont restés plus traditionnels que chez nous, où les hommes ont intérêt à mettre la main à la pâte des tâches ménagères sous peine de recevoir une pluie de reproches. Ici, le mâle semble jouir d’un certain répit, mais je n’ai aucun doute que les compatriotes de Simone de Beauvoir vont un jour ou l’autre s’y mettre aussi.

 

En fait, Lise et Andrée sont rayonnantes et semblent bien heureuses de leur vie rurale. Elles sont toutes deux des citadines qui ont interrompu leurs études pour venir vivre ici. Lise, la conjointe de Bernard, est arrivée la première, puis Andrée l’a suivie un an plus tard quand ils se sont aperçus qu’à deux, ils n’y arriveraient pas. Le projet d’une communauté est toujours dans l’air, il y a assez de place ici pour une dizaine de personnes, mais la production actuelle du troupeau permet à peine au trio de survivre.

 

Tout ça me ramène à mes rêves de vie alternative à l’écart de la société auxquels j’ai renoncé avant de partir. J’aime la nature, les animaux et pratiquer une activité artisanale pourrait me tenter, mais y vivre toute l’année et pour des années: non! En regardant aller Lise et Andrée, il me semble que cela convient à certaines personnes qui, Dieu sait pourquoi, y trouvent une forme de sérénité. Par contre, quand j’entends Bernard faire l’éloge de la vie rurale à l’écart du monde, ça sonne faux.  J’ai l’impression qu’il tente de se convaincre lui-même sur ce choix que je perçois comme n’étant pas le bon dans le fond de ses yeux. Un malheur insidieux que nous noierons dans le vin en parlant de choses et d’autres, en évitant, pour ma part, de tenter d’agiter les démons qui dorment au fond de lui.

 

Le lendemain, lui et moi marchons dans la garrigue pendant que Lise et Andrée s’activent à la fromagerie. C’est un grand domaine où les chèvres ont tout l’espace pour se perdre, ce qui arrive, d’ailleurs. Il appartient à un de ses oncles qui l’a hérité de son père et qui ne s’en occupait plus depuis longtemps. Son oncle plutôt fortuné n’a pas l’intention de vendre ce patrimoine. Bernard le maintien en état et en contrepartie, il en profite, et ce, sans autres frais. J’ai comme la vague impression qu’il fait le strict minimum non seulement pour l’entretien de la maison et des bâtiments qui doivent se dégrader peu à peu , ce qui doit exiger probablement déjà beaucoup pour ses faibles moyens, mais aussi pour l’entretien du troupeau et la production fromagère qu’il a déléguée aux femmes.

 

Il est le baron du domaine et je serais curieux de voir si l’intérêt de Lise pour lui est plus lié à ce domaine qu’à la personne elle-même, car je n’ai pas ressenti beaucoup d’intimité et de désir entre eux. Mais bon, ce ne sont que des impressions. Ceci dit, le baron et sa cour sont charmants et je suis accueilli comme un prince.  Le séjour est agréable, mais ne fait que renforcer l’idée que ce genre de vie ne me convient pas.

 

Après un retour laborieux en stop, je retrouve avec plaisir l’appartement des deux étudiantes qui dorment déjà quand j’arrive. Au lever, mes deux compagnes m’annoncent qu’elles ont changé leurs plans et vont quitter le jour même pour une dizaine de jours. Il n’y a pas de cours et elles feront le pont jusqu’à la Pentecôte et fuyant ainsi Nîmes pendant la féria. J’aurai donc l’appartement pour moi tout ce temps. Pas qu’elles ne soient pas agréables, mais l’idée d’avoir un espace à moi me fait plaisir.

 

Pendant que je somnole encore, elles font leurs préparatifs et disparaissent avant que je n’émerge vraiment. Le manque de sommeil et mes émotions ont raison de moi. Je profite du calme pour lire, traîner, reprendre du sommeil. Il y a longtemps que je n’ai pas eu la totalité d’un environnement à moi seul, sans obligation de faire la conversation à mes hôtes. Dans le camion, c’était un four dès le lever du jour et la rue était bruyante.

 

C’est bien reposé que j’arrive à l’Idiot et, surprise, le trio est en boubou africain. C’est en Afrique qu’ils avaient fait ce projet d’un resto et économisé les sous pour le lancer. Aujourd’hui, on fête le premier trimestre d’opération. Une coupe de champagne m’est offerte. Quelques amis se sont joints à eux. Le souper sera aussi africain, du poulet yassa, un délice. Après le service, il est convenu que Michel va chercher Jonathan, Claude et moi fermerons la place.

 

Une fois le travail terminé, Claude m’offre de prendre un dernier verre, j’accepte avec grand plaisir.  Nous nous assoyons tout près l’un de l’autre et au moment de trinquer, nos regards se croisent comme la veille, mais cette fois nos bouches se rapprochent aspirées l’une vers l’autre par une force irrésistible. Ce premier contact est doux et tendre et se prolonge comme si nous n’arrivions pas à y mettre fin. La soif éloigne finalement nos lèvres, mais nos regards restent fixés l’un à l’autre, sans gêne. Elle qui a un si beau sourire naturel m’en offre un qui dépasse tout. Mon cœur vacille et je me réfugie dans ma coupe de champagne dont le pétillement pique mes narines en effervescence.

 

Claude approche lentement sa coupe à ses lèvres tout en me fixant de son regard perçant. Je ne sais quoi dire, je suis sans mot. « Tout ceci n’est pas bien sérieux, mais c’est bien, tu me fais sourire, ça faisait longtemps, je suis contente». « Je pense qu’il ne faut pas se poser trop de questions et vivre ce moment, ce rapprochement, comme deux aveugles qui empruntent un chemin inconnu avec leur petite canne blanche ».

 

Notre dialogue ne dure pas très longtemps. Nous reprenons notre baiser. Je l’attire sur mes genoux. En la caressant, je constate qu’elle est complètement nue sous son boubou « Eh oui, c’est comme ça que ça se porte un boubou, rien dessous ». Mes mains prennent plaisir à explorer son corps si accessible. Puis, je lui fais part que l’appartement où je dors est libre pour une dizaine de jours. Elle fait un grand sourire et sans mot dire, se lève et me tend la main. « Alors, allons-y! »

 

Notre marche est compliquée, étroitement enlacés, nous avons un pas qui se veut rapide pour arriver. Nous tombons enfin sur le lit, nus, à caresser cet autre corps encore inconnu il y a quelques minutes. Je me sens bien, son corps, la texture de sa peau, ses mouvements, tout me plaît et m’excite au plus haut point. Étrange comme deux personnes d’univers si différents peuvent se retrouver et se compléter si aisément.

 

Au petit matin, elle s’agite. « Je dois aller m’occuper de Jonathan. J’ai bien aimé ma nuit, on se voit ce soir sans faute? » « Oui, j’y serai. Pas de danger avec Michel ? » Ne t’inquiète pas, il sait et il accepte, pas avec plaisir, mais il accepte. À ce soir », elle se penche pour me faire une longue bise et disparaît. Son odeur reste dans le lit que je n’ose pas quitter.

 

Je médite longtemps sur ce qui m’arrive. Le voyageur qui arrive à bon port voit son corps usé par la longue route se relâcher. Toutes les raideurs, les douleurs qui se sont effacées par l’adrénaline de la course refont surface. En même temps, mon coeur esseulé, frileux, sauvage, semble avoir trouvé celle qui a réussi à l’apprivoiser, le calmer, le faire pomper de désir et de tendresse. J’en suis un peu abasourdi. Je sais aussi que c’est un amour impossible, mais pour le moment, cette pensée reste en arrière-plan, comme un gourmand devant un bon plat qui ne pense pas aux calories qu’il contient. Je pense à elle, à ses yeux, son sourire, nos caresses, notre facilité à se parler, comme si on se connaissait depuis toujours. L’appartement est vide, mais rempli d’elle. Je suis immobile, paralysé, je ne sais plus trop quoi faire de ma journée avant de reprendre mon poste à ses côtés.

 

La faim me tire hors du lit, je ramasse deux croissants que je vais mâchouiller longuement, rêvassant derrière mon café crème que j’étire en regardant les passants s’agiter, bien concentrés, pendant que je flotte hors du temps à deux pas de l’arène romaine. C’est dans cet esprit que je refais le tour de la ville, qui malgré son héritage historique, demeure à l’écart des grands circuits touristiques. Peut-être son passé austère de ville protestante ou maintenant communiste la rend froide? Je constate qu’il y a de l’agitation: on se prépare pour la féria, la grande fête taurine française. Les affiches, maintenant bien en vue, annoncent les corridas à venir, les toréadors vedettes, même les taureaux y ont leur place. Tout ceci, dans les arènes romaines. Comme exotisme difficile de faire mieux. Je revisite la maison carrée, également construite par les Romains mais tient encore bien debout avec son toit, le jardin tout près où vieux et jeunes viennent prendre l’air. Ma carapace a fondu et je vois tout ce qui m’entoure avec un oeil différent, plus perméable, je laisse l’extérieur m’imbiber, je suis là!

 

L’heure de retourner à l’Idiot arrive et je me pointe. Comme d’habitude, Michel est à son poste et l’accueil est plutôt glacial, on peut comprendre. Christian est souriant et chaleureux, comme à son habitude et Claude, discrète dans sa cuisine me sourit. « Ah Daniel ! ça fait du bien de te revoir ! » . Nous nous faisons une brève, mais tendre accolade.

 

-     Et puis, comment s’est passée ta journée? Pas trop fatiguée?

 

-     Écoute, Jonathan a été horrible, il n’a pas arrêté de se plaindre et son père n’était guère mieux. On dirait que tous les deux voulaient me faire payer le prix. Mais ils n’ont pas réussi, je suis crevée, mais contente et c’est ce qui est important.

 

-     Si tu le dis, ça me fait plaisir. Moi aussi je suis content, même si je n’ai aucune idée de ce vers quoi on va.  

-     On va commencer par faire la soirée, une chose à la fois!

 

Après un tendre regard, je pose ma main sur son épaule. Elle la touche affectueusement, mais brièvement, comme pour me faire signe qu’il est temps d’attaquer la pile de casseroles. Petit à petit, je sens que son niveau d’énergie baisse et lorsque les derniers clients partent, elle me dit qu’elle doit aller chercher son fils et se reposer, ça ira mieux demain. Je comprends. Je ne traîne pas non plus, je n’ai pas vraiment envie de me retrouver avec Michel, probablement lui non plus, et je prends la direction de l’appartement. En arrivant au boulevard, plutôt que d’aller vers la droite, je bifurque à gauche pour prendre une bouchée et un verre à la Pomme Retrouvée, le resto de Gabi. Pas vraiment envie de me retrouver seul dans l’appartement vide.

 

Le restaurant est plus grand et plus achalandé que l’Idiot. Quelques clients traînent encore. Parmi eux, Conchica est attablée seule et me fais signe de la rejoindre. J’accepte avec plaisir. J’aime bien cette femme pimpante et expressive qui, en quelque sorte, est pour moi aux antipodes de la francophonie. Descendante d’Espagnols républicains ayant combattu Franco, elle a la fibre latine jusqu’au bout des ongles. Elle me fait sourire avec ses histoires et son don de la parole, du rythme et des images qui me transportent dans son univers rocambolesque où rien ne semble simple. Elle n’a pas eu une enfance facile, un père qui l’a abandonne jeune, une mère alcoolique, elle semble réussir à garder la tête hors de l’eau malgré tous les poids qui lui pendent aux pieds. Elle est jolie, élancée, toujours habillée de façon colorée et mettant en évidence son corps à faire rêver. Pourtant, elle ne m’attire pas. Pas parce que je suis pris avec Claude, non, il y a quelque chose en elle, sa fougue, son côté sauvage, qui me fait peur. Il me semble que j’aurais toujours la crainte de la voir exploser, me blesser sans que je ne puisse placer un mot, une phrase, un bémol. Mais j’aime sa compagnie et elle me fait bien savoir que c’est réciproque. Elle aime l’homme des bois un peu primitif que je suis un peu, sa gêne, son intériorité secrète qu’elle aimerait sûrement percer. Mais voilà, on en reste là et c’est bien agréable.

 

Elle tente de me tirer les vers du nez concernant mon séjour à l’Idiot. On ne cache rien à cette sorcière qui en a vu d’autres, mais je reste discret, car je me doute bien que mes confidences n’en resteront pas là bien longtemps. Oui, Claude me plaît bien et j’ai du plaisir à travailler avec elle. Elle voit et comprend ma discrétion et me fait un grand sourire. Je lui parle de mon séjour chez les fromagers en mettant l’accent sur la chaleur de l’accueil, la beauté des lieux et leur belle production de fromage. Puis elle me quitte en me faisant une petite bise émoustillante en collant ses petits seins sur ma poitrine.

 

Je sirote mon verre de rouge et commande un plateau de fromages à Louis, le mari de Gaby. Quelques minutes plus tard, c’est elle qui vient me porter une généreuse assiette de fromage et une bouteille de vin à peine entamée ainsi qu’un deuxième verre.

 

-     Bonsoir Daniel, ça me fait plaisir de te voir. C’est la maison qui offre, je peux m’asseoir?

-     Dans ces conditions, je ne peux dire non, mais blague à part, moi aussi ça me fait plaisir de te parler. Ça semble bien marcher votre resto.

-     Oui, mais c’est très exigeant. On va y arriver, mais je ne suis pas certaine que l’Idiot va réussir, c’est trop petit. Justement, j’y suis passée cet après-midi et j’ai vu Claude.

-     Ah bon! Je la regarde en silence et elle me fait un sourire.

-     Elle m’a raconté, on est très proches, elle et moi. C’est très bien ce qui lui arrive, je suis très contente pour elle. Même si c’est aventureux et que vous n’avez aucune idée où ça va aller, vivre l’amour c’est la vie et la vie, il faut la vivre pleinement. Elle en avait besoin, elle commençait à s’éteindre. Michel n’est pas facile, le resto non plus. Je ne lui en parle pas, mais ça me semble un cul-de -sac, je ne veux pas la décourager. Mais là, tu arrives et tu lui remets le sourire aux lèvres. Bravo!

 

Elle me tend son verre et nous trinquons à la santé et au bonheur de Claude. Elle ne traîne pas longtemps, elle doit fermer le restaurant. J’engloutis l’assiette de fromages, vide la bouteille et repars repu, touché par ce témoignage.  Le voyageur recherche un coin de paradis où attacher son bateau, quand il en trouve un, ses câbles s’emmêlent inexorablement. Le paradis amoureux est une drogue forte, quand on y goûte, impossible de faire marche arrière. On retourne chez le fournisseur, peu importe le prix à payer. Le paradis, ça n’a pas de prix.

 

Le lendemain, la journée est longue. J’ai hâte de retrouver Claude, mais elle est prise dans sa vie familiale, l’appartement libre n’est pas le mien et dans cette ville, j’ai peu d’attaches… Tout ceci crée un vide. Après avoir parcouru tant de kilomètres, avoir trouvé un espoir de travail et un amour naissant et impossible, je reviens au point de départ: que faire de ma vie?

 

Je retrouve Claude de fort bonne humeur. Elle s’est bien reposée, a passé du bon temps avec son fils et m’annonce qu’elle est libre pour la fin de soirée. Je mets de côté mon questionnement existentiel pour profiter de sa bonne humeur qui met un baume sur mon coeur déchiré. Christian est particulièrement volubile et Michel reste bien discret, semblant se faire à la situation. Il doit réaliser que je ne suis que de passage et que je vais partir un jour, réglant le problème pour de bon contrairement à un amant du cru.

 

Nous revenons tendrement à l’appartement en prenant notre temps et en profitant de la douce soirée de mai où l’air est si bon, et encore meilleur lorsqu’on le respire à deux. On se connaît peu, mais je suis à l’aise et en paix. Elle sourit et parle du fond de son cœur, assez, mais pas trop. Parfait. Le retour au lit est bon, doux, électrique, passionné, simple. Mon corps et mon coeur sont en extase et je m’endors comme un bébé.  Bébé, il y en a un autre, et c’est aux petites lueurs que Claude s’éclipse pour le rejoindre.

 

Aujourd’hui, branle-bas de combat: c’est le début de la Feria. Tout le boulevard est bloqué, transformé en une gigantesque terrasse où les aficionados de corrida viendront carburer au pastis pour fouetter leur virilité comme s’ils allaient eux-mêmes affronter les puissants taureaux débarqués de la Camargue. La ville est calme, la circulation automobile a été détournée, il y a toutefois une frénésie dans l’air: tous s’affairent aux préparatifs et semblent bien concentrés, mais la bonne humeur règne. Petit à petit, les terrasses se remplissent et l’odeur d’anis du 51, le pastis local, remplace celle des pots d’échappement.

 

Je reprends mon service, la soirée est très achalandée et nous terminons tous un peu à bout.

 

Le lendemain, je m’offre une course camarguaise. C’est un spectacle taurin où il n’y a pas de mise à mort, mais des jeux où des hommes surtout, peuvent aller braver de jeunes taureaux auxquels on aura mis un embout aux cornes pour minimiser les risques. C’est l’occasion de démontrer sa bravoure et expérimenter la chose, totalement hors de question en ce qui me concerne. Mais le spectacle est impressionnant. Tout d’abord par le décor: nous sommes dans les arènes romaines de Nîmes où 2 000 ans auparavant, des gladiateurs s’affrontaient ou encore devaient faire face à divers animaux encore plus menaçants que les taureaux d’aujourd’hui. Puis, la foule fébrile, latine, expressive et probablement bien réchauffée par le 51 crée une ambiance à laquelle il est impossible de résister. Finalement, voici enfin l’arrivée du premier taureau, bête noire toute en muscles qui gratte le sol de sa patte avant, ne laissant aucun doute sur ses intentions malgré les restrictions posées sur ses armes offensives. Puis il se met à trotter, comme pour faire le tour du propriétaire pour et finalement s’arrête et observe, immobile comme une statue.

 

Petit à petit, des braves, ou peut-être des inconscients, font leur apparition. Tout d’abord distants, ils s’approchent lentement de la bête pour la provoquer. Celle-ci reste immobile, mais observe. On commence à voir certains casse-cou se pointer de plus en plus près. La bête ne bouge toujours pas. Puis soudainement, elle charge! Un jeune homme longiligne s’esquive rapidement et disparaît en sautant par-dessus l’une des barrières prévues à cet effet. Le bal est commencé. La foule en délire encourage les jeunes hommes à prendre des risques, applaudissant les esquives de plus en plus spectaculaires et criant lorsque le taureau fait presque mouche. La dangerosité du spectacle le rend particulièrement prenant. J’ose à peine imaginer la tension lorsque les vies du toréador et du taureau sont en jeu.

 

La corrida se poursuit avec des hauts et des bas. Le taureau finit par se fatiguer et on le remplace. Les jeunes hommes font de même. Certains sont manifestement de jeunes élèves des écoles environnantes, d’autres, des passants qui restent plus à l’écart et sautent derrière la barrière à la moindre ombre d’une menace d’attaque. Certains novices sont plus téméraires et s’aventurent un peu trop près pour leur capacité de réaction et d’esquive et sont touchés, mais sans gravité semble-t-il. Mais l’un d’eux n’a pas cette chance, un peu ventru, il ne s’écarte pas assez rapidement et le taureau l’encorne sous la ceinture. Le pauvre homme, assez massif, est alors ballotté comme une poupée de chiffons sa tête cogne au sol quelques fois, le sang gicle et sa ceinture finit par se rompre, le laissant inerte au sol. Vite, des professionnels sautent dans l’arène pour repousser le taureau vers la porte d’où il est sorti. Les infirmiers accourent et l’homme est immobiliser avec soin et rapidement évacué. Nous apprendrons sa mort le lendemain.

 

Comme l’activité tire à sa fin, les organisateurs décident de clore la course. La foule est consternée, mais c’est une issue toujours possible pour ce genre de spectacle qui n’en est finalement pas un: c’est un combat entre l’homme et la bête et à chaque fois, l’un d’eux peut y laisser sa peau… un véritable retour aux arènes romaines. L’intensité y est extrême et fait partie intégrante du jeu.

 

L’ambiance est un peu étrange à la sortie, comme si le club local venait de subir une cuisante défaite, mais petit à petit les conversations reprennent, les gens sont ici pour faire la fête et les tragédies taurines en font partie.

 

Je traîne en ville, on m’a encouragé à prendre congé, d’autres amis se sont offerts pour donner un coup de main. Je croise Michel, l’acteur québécois,  et nous faisons une tournée des bars à l’espagnole, en prenant des tapas ici et là, pour finir la soirée pleins comme des bourriques, comme me l’a déjà dit un Méridional sur le bord de l’autoroute. En arrivant à mon appartement, une petite note sur la porte: « Je suis passée. Claude » Zut, je m’en veux de ne pas être rentré plus tôt, mais je suis touché par son attention.

 

Le lendemain, je cuve mon vin et je me repose, car je prévois partir le lendemain pour Remoulins et ses cerises. Ce sera la dernière soirée où je disposerai de l’appartement et la fin de mon stage à l’Idiot. Grosse soirée en perspective!

 

L’accueil est chaleureux, tous sont au courant de mon départ et soulignent l’évènement pour des motivations que j’imagine différentes. Je remercie Claude d’être passée et m’excuse de ne pas avoir été présent.

 

-     Ce n’est pas grave, ça m’a fait prendre l’air après une grosse soirée et je suis bien contente que tu te sois amusé avec Michel. Il me semblait que ça n’allait pas trop entre vous deux?

-     Ça s’améliore, au début il m’ennuyait un peu, mais finalement ça me fait du bien de passer du temps avec un compatriote et, de partager avec lui mes observations sur la faune locale qui est particulièrement intéressante en ce moment.

-     Peut-être pour vous, mais pas pour nous!

 

Nous reprenons le travail et la soirée est calme. Les gens de l’extérieur ont levé le camp après la grande corrida de l’après-midi. Les Nîmois doivent en avoir assez de toute cette agitation et restent cloîtrés dans le calme de leur maison. C’est donc tôt que nous partons et prenons la direction de l’appartement, ce lieu éphémère qui nous a permis de vivre cette passion naissante et probablement tout aussi éphémère.

 

Nous marchons tantôt main dans la main, tantôt bras dessus bras dessous, en silence ou presque. Autant l’intimité est facile, les regards, amoureux, la tendresse, réconfortante et le désir, émoustillant autant l’avenir est incertain, vide. Une relation se bâtit sur des projets, des rêves, nous n’en avons pas. Nous ne pouvons que vivre le moment présent, mais je pense néanmoins au lendemain, je ne peux m’imaginer de ne pas la revoir. Bon, je ne pars pas au Canada, je serai à Remoulins tout près, je reviendrai et on verra par la suite. Quand je tourne la clef de l’appartement, je suis de nouveau disponible, elle aussi,  la nuit est longue, parfois douce et tendre, parfois drôle, parfois animale. Nos corps et nos âmes s’entendent malgré nos histoires et nos passés si lointains et différents.

 

Fidèle à son habitude, elle part au petit matin. Elle m’invite à passer la saluer avant de partir.

 

C’est en fin d’avant-midi que je passe, sac au dos. Elle m’accompagne jusqu’à la gare où je vais prendre une route pour faire du stop. J’ai le cœur gros, mais elle semble plutôt joyeuse. On se promet de se revoir bientôt et elle me souhaite bonne chance dans mes recherches de travail. On s’embrasse rapidement, nous sommes en public, la ville est petite et elle retourne dans sa vie auprès de son fils, son mari et de l’Idiot. Moi, je suis devant l’inconnu, mais la fougue du départ, l’appel de la route et de l’inconnu n’y sont pas.

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