Préambule : Le charpentier qui gosse sa page blanche

 

Blanche. La page blanche qui suit le prologue est restée désespérément blanche pendant de longs mois. Face à elle, je suis un skieur intermédiaire au haut d’une piste pour experts, figé par le vertige et la peur. Je ne suis pas un virtuose du clavier, un Kerouac de l’écriture, qui attaque au clavier son rouleau de papier sans fin pour faire jaillir des mots précis qui décriront avec poésie et rythme ce qui bouillonne dans sa tête.

 

J’étais hésitant à plonger dans ce projet ambitieux et imprécis pour deux raisons : l’intention et la virtuosité littéraire. En ce qui concerne l’intention : pourquoi écrire, pourquoi me donner tout ce travail et peiner en solitaire à pondre des pages et des pages, les voir et les revoir pour rendre le tout compréhensible, intéressant et harmonieux ? Par vanité, envie de plaire, d’être connu ? Sûrement un peu. Les artistes ne se recréent-ils pas à mesure qu’ils créent leur œuvre ? Mais ce n’était pas vital pour moi au point d’attaquer la page blanche. Plus je tourne et retourne cette question, plus je réalise que ce voyage a été possible parce qu’il a eu lieu à un moment précis, celle des années hippies, du Peace and Love. Je désire utiliser ce périple pour tracer un portrait de cette époque dont les images nous font sourire aujourd’hui.  C’était l’exubérance de la mode, de la musique, des expérimentations d’une génération nombreuse qui vivait une grande adolescence collective et sans frontière.  J’ai vécu intensément la fin du passage de cette comète et partager cette expérience me semblait avoir du sens. 

 

En ce qui concerne la virtuosité littéraire, je suis plutôt un charpentier du crayon qui s’attaque au travail de l’ébéniste avec ses outils rudimentaires, parfaits pour le gros œuvre, mais rustres pour la minutie. Prendre le clavier avec mes outils de charpentier ? Pas certain. En tournant et retournant la question dans ma tête, je me suis rappelé qu’au retour de ce périple, j’avais acheté, pour 450 $, une cabane dans la forêt sur le bord de la Rivière-du-Loup. Une grosse dépense ! À l’intérieur, seule une chaise berçante meublait la place. Le précédent propriétaire venait s’y bercer après avoir tondu la petite pelouse protégeant la cabane de la végétation sauvage prête à reprendre possession de cet espace. Je devais la meubler en gardant le maximum de ressources pour continuer à voyager. J’avais découvert un bâtiment abandonné au bout du rang et j’y avais pris quelques planches du fenil pour construire une table. Avec une égoïne, un marteau, une équerre et quelques clous, j’avais construit une table rustique, solide et pratique. Elle y trônait encore lorsque j’ai vendu le lieu trente ans plus tard.

 

En repensant à cette table fabriquée avec mes modestes outils de charpentier, je me dis que je peux me lancer et gosser cette page blanche et celles qui suivront.

 

Malgré la peur et le vertige, le skieur finit par plonger et foncer dans cette piste qui, au fil des virages, devient enivrante !

Please reload