Deuxième étape Paris Saint-Malo

 

 

 

Le lendemain, c’est le grand départ. J’ai une bonne expérience d’auto-stoppeur au Québec et au fil des ans j’ai développé une certaine expertise. Le contexte ici sera différent : beaucoup plus de voitures et de routes.  Gilles m’avait rassuré sur le fonctionnement du stop en France, mais c’est avec un mélange de fébrilité et d’appréhension que je vais faire mes premières classes  dans ce pays.

 

Un employé de l’auberge de jeunesse m’avait indiqué un point de départ pour sortir de Paris dans la bonne direction.  Il est situé à une entrée du périphérique tout près d’une station de métro.  L’endroit s’avère idéal, un feu rouge où je suis bien en vue et où par la suite les automobilistes ont un bel espace pour s’arrêter et me prendre en toute sécurité.  Fidèle à mon habitude, je me suis fait un petit carton sur lequel ma destination est indiquée : Saint-Malo.

 

Après trois feux rouges, un automobiliste s’arrête.  Souriant, j’ouvre la porte :

 

-       Je ne vais pas à Saint-Malo, mais je vais vous laisser sur la bonne route.

-       Est-ce un bon endroit pour faire du stop ?

-       Oui, oui. Ne vous inquiétez pas.

 

Je monte. Le type roule vite et dépasse largement la limite de vitesse, mais il n’est pas le seul. Il n’est pas trop volubile et j’appréhende le lieu où il va me laisser.  En stop, se retrouver au mauvais endroit peut coûter des heures d’attente ou de marche. Mes craintes se trouvent justifiées. Une vingtaine de minutes plus tard, il me laisse avec empressement dans un échangeur au dernier endroit où l’autostoppeur veut se retrouver.  Les automobilistes nous voient à la dernière minute et c’est dangereux de s’arrêter. Je suis un peu paniqué et je me mets à marcher rapidement le long de l’étroit accotement.  N’importe où, ce sera mieux qu’ici.  

 

Mais l’autoroute est peu fréquentée et, contre toute attente, le deuxième véhicule qui passe, s’arrête.  Je cours pour le rejoindre, bien décidé à y monter au plus vite.  C’est un vieux camion où s’empilent sur la plateforme arrière des caisses de gros rouges, ceux bouchés avec des capsules en plastique. J’ouvre la porte et un homme d’un certain âge tasse vigoureusement son vieux berger allemand de la banquette pour me laisser la place. Je monte sans hésiter, moi qui ai la crainte de ces gros chiens. Celui-ci se montre mécontent de perdre sa place plutôt que d’avoir un comportement de chien de garde.

 

Je m’installe, le chien à mes pieds, mon sac à dos sur mes genoux.  L’ensemble est d’une parfaite harmonie : le vieux camion à ses derniers souffles, le chauffeur à la chevelure grise et hirsute, le chien avec ses yeux tristes et fatigués, puis derrière la cargaison de gros rouges qui ira accompagner le repas de modestes gens. Mon sauveur est plutôt volubile.  Il se rend au Mans.

 

-       Est-ce bien loin ?

-       C’est à 150 bornes.

-       Bornes ?

-       Oui 150 kilomètres. Sur le bord des routes, il y a des bornes à chaque kilomètre.  150 bornes, 150 kilomètres. C’est de l’argot. Vous ne connaissez pas l’argot au Canada?

-       Nous avons nos expressions, on appelle ça le joual. Joual comme cheval.

 

Il se met à rire, puis me donne une longue leçon d’argot français : clébard, futal, clope, deuche…

 

Peu à peu, la conversation se tarit.  Le ronronnement du vieux moteur, le soleil qui chauffe, la route qui défile, le chien qui somnole à mes pieds et mon chauffeur qui s’affaire me calment. Mes appréhensions se sont évanouies, une douce torpeur m’envahit.

 

Je regarde défiler le paysage qui est nouveau pour moi. Tout est encore bien vert, alors que je viens de quitter le blanc de ma neige.  Les habitations et même les bâtiments de ferme sont en pierre et non en bois.  Mais ce qui m’étonne le plus, c’est qu’au haut de chaque colline, je m’attends à ce que l’autre versant soit plus sauvage, moins habité. Eh non, les prés sont quadrillés de routes bordées de fermes et de divers commerces. Les villages se suivent à un rythme régulier et incessant. Ici et là, de plus importantes agglomérations s’annoncent et tentent de mettre en valeur leurs attributs pour attirer le passant et lui soutirer un petit pécule.

 

Notre véhicule navigue calmement dans ce paysage avec sa modeste cargaison et ses occupants devenus silencieux. Je réfléchis au fait que voyager, c’est voir de nouveaux horizons, mais c’est aussi prendre du recul face à sa propre réalité.  Je prends conscience que les grands espaces du Canada sont assez exceptionnels finalement.

 

Mon chauffeur m’annonce que nous arriverons bientôt au Mans.  C’est le pays des rillettes et il m’offre la tournée pour y goûter. Nous arrêtons à l’entrée de la ville dans un petit bistro où les routiers ont leurs habitudes : une affiche de l’émission « Les routiers sont sympa » est bien en vedette dans la vitrine. Nous entrons et mon collègue commande deux baguettes avec rillettes et deux demis de bière sans me demander mon avis. J’aurais dit oui de toute façon, j’ai faim et j’aime la bière.

 

Il enfile rapidement son demi et en redemande un autre, puis nos sandwichs arrivent.  

 

-       Alors, les rillettes du Mans ?

-       Vraiment délicieux ! Ça fait penser un peu aux cretons de chez nous, mais en meilleur.

-       Des cretons, pas très appétissant comme mot !

 

Assez étrangement, au fur et à mesure qu’il mange et surtout qu’il boit, ses yeux changent et deviennent vitreux.  Même s’il n’a bu que deux bières, son attitude change.  Il m’offre de passer la soirée avec lui, on ira au resto, il en connaît un bon.  « De toute façon, la journée avance et tu n’auras pas le temps de te rendre à Saint-Malo aujourd’hui ».  Je ne me sens pas du tout à l’aise et le remercie pour sa proposition, mais je lui signifie que j’aimerais mieux continuer ma route. Déçu, il insiste un peu : « ça aurait été sympa cette soirée, tu aurais connu Le Mans ». Je me demande bien ce que ce regard veut dire.  Peut-être, celui d’un alcoolique qui perd complètement la carte lorsqu’il boit, libérant le diable qui dort pendant qu’il est à jeun.  Un prédateur sexuel, amateur de jeunes hommes ? Je ne le saurai jamais.

 

Il me laisse aller avec mon sac à dos. Le petit camion reprend sa route cahin-caha et je me dirige vers une intersection pour faire du stop. Je me place de l’autre côté du feu de circulation.  Malgré le jour qui commence à tomber, les automobilistes qui attendent le feu vert ont tout le temps de me voir avec mon petit carton « Saint-Malo ». Rapidement, une deux-chevaux s’arrête.  Ce sont trois jeunes hommes.

 

﷒     -  Nous n’allons pas à Saint-Malo, mais nous pouvons vous reconduire à la sortie de la ville dans la bonne direction, me dit le passager avant.

 

J’embarque avec difficulté sur le siège arrière avec mon sac à dos sur les genoux. C’est la première fois que je mets les pieds dans une deux-chevaux, une deuche, et j’en fais la remarque à mes bons samaritains.

 

-       Mais vous êtes Canadien, on reconnaît votre accent. Sympa, on aime beaucoup les Canadiens.  On rêve d’aller au Canada.

-       Nous, on rêve de venir vous voir et j’y suis !

 

Spontanément, ils m’invitent à venir manger avec eux au resto U.

 

-       Resto U ?

-       Oui, le restaurant universitaire. On a des tickets, ce n’est pas très bon , mais pas cher.  Et comme il est un peu tard, on peut vous héberger pour la nuit.

 

Autant j’étais méfiant à l’égard de mon chauffeur de camion, autant je suis à l’aise avec ces trois jeunes étudiants spontanés et amicaux.  J’accepte avec grand plaisir. Le repas s’avère plutôt bon et complet : plat, salade, fromage, baguette et même du vin ! La discussion est animée et ils sont curieux de connaître mon pays. À un moment , je demande :

 

-       Est-ce possible d’avoir du beurre ?

-       Du quoi ?

-       Du beurre ?

-       Non je ne pense pas ?

-       Vous ne mettez pas du beurre sur votre pain ici ?

-       Ah du beurre ! Mais oui du beurre !

 

Je réalise alors que notre prononciation comme Québécois, est non seulement différente de celle de nos cousins Français, mais qu’elle ne correspond pas tout à fait à la langue écrite. Je prononce plutôt ba-eure, comme nous prononçons dzi et tsi plutôt que di et ti.  Ce que l’on appelle au Québec  le parler pointu, comme les Français le font, correspond finalement à la langue écrite tandis que notre parler joual s’en distance. Il faut que j’en tienne compte.  Je dois parler pour être compris sans trop perdre mon accent qui semble m’ouvrir des portes.

 

Puis, mon voisin me sort un petit plan.

 

-       Voici un truc pour faire du stop en France.

-       Ah oui ?

-       C’est un plan de l’autoroute avec les sorties, mais surtout les différentes stations où les gens peuvent manger et faire le plein. Au lieu de descendre à la destination de ton chauffeur, tu demandes à descendre à la dernière station avant.  Puis, tu t’y installes pour demander aux gens qui font le plein !

-       Wow ! Merci !

 

Ce petit plan banal deviendra mon outil pour me déplacer de façon efficace et je l’ai utilisé dès le lendemain pour me rendre à Saint-Malo.

 

Note: si vous avez des questions ou des commentaires, communiquez avec moi, ça me fera le plus grand plaisir! 

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